Domaine public et droit d’auteur, compatibles ?

René Audet, 30 octobre 2012

On souligne à juste titre la haute qualité (et pertinence) de l’intervention récente de Lionel Maurel (@calimaq) sur son blog, intervention qui vise à définir les balises d’une loi pour le domaine public en France. Les enjeux sont multiples ; je ne suis pas juriste ; plusieurs méritent des réactions (ceci n’est pas un syllogisme…). Quelques réactions spontanées :

  • Difficulté d’envisager cette proposition de façon autonome, sans intime tissage avec une réflexion de fond sur la loi sur le droit d’auteur — c’est en quelque sorte un continuum, temporel certes, mais surtout culturel… est-il justifié de ne pas construire une vision cohérente d’ensemble, prenant acte de la contribution initiale des créateurs par leurs œuvres pour ensuite envisager leur versement dans le patrimoine culturel ?
  • Étonnement de voir le modèle canadien ainsi mobilisé, alors qu’à l’interne, il suscite généralement l’insatisfaction de toutes les parties impliquées (trop laxiste selon certains par les exceptions qu’il défen, pas suffisamment ouvert à la culture du remix selon d’autres, ignorant des besoins des créateurs en terme de redevances, mal cadré pour bien gérer les réalités de la culture numérique…).
  • La perspective est bien courageuse (téméraire ?), car derrière des énoncés somme toute simples — prorogation pour années de guerre ou « Morts pour la France » — il y a une lourde charge symbolique qu’il faut pouvoir gérer avec délicatesse.
  • Impossibilité de ne pas penser, en écho, au monstre que la montée de l’idée d’auteur a généré depuis l’invention du copyright et sa capture par l’idéal artistique dix-neuviémiste. Certes on a beaucoup gagné sur plusieurs points — ne serait-ce que la reconnaissance du statut d’un écrivain, d’un artiste —, mais la dérape a frappé de plusieurs façons, si l’on prend le point de vue général de la culture (en tant que patrimoine : mémoire et bien collectif).
  • En regard de toute incursion, si minime soit-elle, en territoire numérique, il apparaît terriblement difficile de concilier la conception traditionnelle de l’œuvre avec les pratiques actuelles, marquées par l’ouverture, le refus de stabilité, la circulation, la collectivisation de la création, la mixité des matériaux (leur nature, leur origine, leur originalité)…
  • Je note avec joie la prise en compte de dimensions métadiscursives : bases de données comme modalités de diffusion et métadonnées comme bien public. Ce sont des réalités courantes mais invisibles pour bien des acteurs, et par ailleurs capturées par des sociétés avides de revenus.
  • Il m’importe de souligner la qualité de la démarche elle-même : non pas simple réaction d’humeur, mais avancée soutenue par des contre-exemples ou des cas d’abus d’interprétation qui justifient telle et telle modification. Et cohérence d’ensemble, évidemment (mais heureusement), de la vision proposée.
  • Satisfaction, enfin, de voir la salve de commentaires générée par cet article fort technique : ça ne tombe pas dans l’ignorance la plus crasse, et c’est un bon signal pour la suite des choses…
FacebookPartager/Marquer

Catégorie : Culture numérique,Recherche et diffusion | 2 commentaires

Texte et livre, supports et transformations intellectuelles

René Audet, 23 octobre 2012

L’histoire du texte se présente comme l’enchaînement d’inventions qui donnent à l’esprit de nouveaux objets intellectuels dont l’analyse commence à peine. Chaque modification matérielle entraîne nécessairement une transformation intellectuelle : l’écriture, le passage du volumen au codex, le passage du manuscrit à l’imprimé marquent des étapes dans l’évolution cognitive de l’humanité, étapes dont J. Goody pour l’écriture ou Elizabeth L. Eisenstein pour l’imprimé ont montré toute la richesse d’innovation.

[…]

Objectivation, décontextualisation, fixation, diffusion entraînent de profondes modifications cognitives que l’on peut globalement rassembler sous le concept de rationalisation, en entendant par là la volonté de soumettre chaque domaine de l’expérience à des procédures calculables, à des règles codifiées : le classement, l’abstraction, la formalisation sont quelques-uns des divers aspects que prend cette rationalisation. Mais il vaut la peine de souligner que ces caractéristiques de la pensée écrite s’inscrivent d’abord dans la matérialité du texte et du livre sous la forme d’objets intellectuels spécifiques : le colophon et la page de titre, la numérotation des pages, la table des matières et les index ; l’utilisation de colonnes pour construire des tableaux, pour comparer des textes voisins, comme dans les Hexapla d’Origène et les Bibles polyglottes de la Renaissance ; les dictionnaires et encyclopédies, les références, renvois et bibliographies. La surface s’organise, des colonnes d’un manuscrit et de l’enroulement du commentaire autour du texte à la rigoureuse répartion des blancs, des marges, des niveaux, des caractères dans une édition critique d’aujourd’hui, et quelle épopée en miniature représente la cristallisation progressive d’un apparat critique !

Jean Molino, « Le texte », Corps écrit, no 33, 1990, p. 20 et 21.

Catégorie : Culture numérique,Théorie littéraire | Commentaires fermés

État d’une communauté scientifique

René Audet, 28 septembre 2012

En soi, la circonstance est banale. Deux profs qui rédigent une problématique pour un dossier de revue. Publication de la problématique sur un site d’actualités de la recherche pour recueillir quelques propositions d’articles complémentaires, en plus des gens sollicités directement.

On s’attend à quelques réponses, parmi lesquelles plusieurs se révéleraient plus ou moins intéressantes, d’autres qui correspondraient aux attentes. Lors de certains de ces appels, la récolte est même parfois nulle : soit la problématique est trop pointue, soit les spécialistes de la question ne sont pas disponibles, soit il s’agit d’une simple question de hasard. Bref, un exercice rarement trépidant et accaparant.

Mais là ? 44 propositions…! Évidemment, il n’est jamais trop difficile de soumettre une proposition (par comparaison avec la soumission d’un article entier). Le phénomène reste toutefois hors proportion. Afin de pousser un peu plus loin l’analyse, quelques observations d’emblée :

  • Beaucoup d’envois à la dernière seconde (plus de la moitié des propositions sont entrées dans les 3 jours avant la date de clôture de l’appel). Il faut dire que la date était juste avant les rentrées universitaires, moment où on trouve l’énergie de nouveaux projets.
  • La moitié des proposeurs sont des doctorants, les autres généralement postdocts, en poste temporaire ou en début de carrière.
  • Le corpus visé était la littérature française et les littératures francophones. Il apparaît dès lors étonnant qu’à peine le quart des propositions viennent de chercheurs français (considérant par ailleurs le large bassin de profs et d’étudiants de l’Hexagone et le lectorat principalement français du site Fabula).
  • Les autres provenances des proposeurs : Maghreb, Europe, Québec, États-Unis.
  • Autres observations éparses : un tiers sont des hommes ; les propositions sont transmises à 95% dans un document Word ; les corpus proposés étaient assez peu redondants.

Quelques hypothèses ensuite :

  • La problématique est diablement intéressante. On peut le voir sous deux angles : elle répond à un besoin mal canalisé d’examen de la question retenue (une sorte de thématique-en-émergence) ; elle est franchement formulée trop évasivement et fait en sorte que tout le monde trouve quelque chose à proposer, peu importe ses allégeances critiques.
  • La revue (L’esprit créateur, revue américaine) attire les foules. Il peut s’agir de sa réputation : revue existant depuis des années, empan large (littérature française et francophone), publication papier (héhé, sans commentaire). Son ex-centricité peut aussi l’expliquer : ce n’est pas une revue française, donc variation des lieux de publication, mais aussi potentiellement la chance de se faire connaître en dehors du réseau hexagonal — mais encore là : relativement peu de propositions provenant de la France.
  • Nous vivons une crise de légitimité du discours savant. Pourquoi des collègues senior n’ont-ils rien proposé ? Parce qu’ils ont d’autres chats à fouetter, qu’ils ont amplement de lieux où publier et d’invitations à le faire. Ou parce qu’ils n’ont pas besoin de le faire, parce que déjà bien en selle professionnellement (c’est le post-publish-or-perish). Et ça expliquerait que la large majorité des proposeurs sont en thèse, parce qu’ils ont besoin d’un dossier de publications pour espérer un poste. (Et explication corollaire : cette pratique étant moins répandue et compétitive en France, le nombre de proposeurs français est moins grand !?)

Ça dégonfle évidemment les belles illusions de la liberté et de la gratuité du savoir scientifique. Si on était encore bercé par ces illusions, ce n’est pas à raison d’avoir eu d’autres signaux d’une marchandisation du savoir… Néanmoins, il reste toujours quelque idéal en nous. C’est pourquoi on persiste, osé-je croire. C’est ce qui nous fait ouvrir nos portes au public dans des colloques. C’est ce qui nous incite à favoriser des publications en open access sur le web. C’est ce qui nous pousse à varier les formules, à faire et vouloir améliorer des outils collaboratifs, à chercher d’autres modes de diffusion et de collaboration. La réalité rude du marché du travail ne doit pas faire se refermer sur lui un processus professionnel au détriment d’une avancée dans la connaissance de la culture. La société a besoin de cette connaissance. Il faut persister, innover, s’ouvrir.

Catégorie : Recherche et diffusion,Théorie littéraire | Un commentaire

Le personnage dans le roman contemporain. Bourse de recherche postdoctorale (décembre 2012-juin 2013)

René Audet, 14 septembre 2012

Suivant le modèle de projets de recherche du monde anglophone qui offrent des bourses avec thématiques imposées, Nicolas Xanthos et moi lançons une offre de bourse pour un projet postdoctoral en lien étroit avec le projet de recherche que nous entamons. De la sorte, nous souhaitons une collaboration étroite entre un jeune chercheur dynamique et les deux cochercheurs du projet, mais aussi (et surtout) avec les auxiliaires de recherche de l’équipe (tant à Québec qu’à Chicoutimi). Les candidatures sont attendues pour le 9 octobre prochain.

 



Le personnage dans le roman contemporain

Bourse de recherche postdoctorale (décembre 2012-juin 2013)

Dans le cadre du projet de recherche « Agir, percevoir et narrer en déphasage : les personnages déconnectés comme indicateurs des enjeux contemporains de la narrativité » (http://www.crilcq.org/recherche/poetique_esthetique/agir_percevoir_et_narrer.asp), un appel à projet de recherche postdoctorale est ouvert. D’une courte durée (7 mois), le projet devra s’arrimer à la problématique générale du projet et contribuer à l’avancée des travaux menés par les deux coresponsables (René Audet, U. Laval et Nicolas Xanthos, UQAC).

Le projet de recherche proposé s’inscrira dans l’étude du personnage romanesque dans le corpus romanesque depuis 2000. Les enjeux narratifs, la représentation du sujet, l’interrogation de l’agir sont autant de volets pouvant être abordés, que ce soit dans les corpus nationaux privilégiés, français et québécois, ou dans tout autre corpus contemporain. Un intérêt pour la littérature numérique serait un atout. Le projet devra mener à une publication (dans une revue avec comité de lecture) et à l’organisation d’une journée d’étude en mai ou juin 2013.

Le chercheur postdoctoral devra participer aux travaux de l’équipe et idéalement contribuer à l’encadrement des assistants à l’Université Laval et à l’UQAC. Il sera responsable de l’animation d’un carnet web et dirigera deux ateliers de l’équipe. Il sera attendu que le chercheur s’intègre aux activités scientifiques du CRILCQ ou de Figura.

Le chercheur recevra (en deux versements) une bourse de 22 000 $ pour l’ensemble de son projet postdoctoral.

 

Conditions d’admissibilité :
– la thèse du candidat devra être en cours d’évaluation au 1er décembre 2012 ou avoir été soutenue depuis moins de cinq ans ;
– les candidatures non canadiennes sont admissibles.

 

Critères de sélection :
– la qualité du dossier universitaire (parcours académique, dossier scientifique) ;
– l’intérêt et l’originalité du projet de recherche proposé.

 

Dossier de candidature :
– curriculum vitae (incluant les bourses obtenues et les publications scientifiques) ;
– photocopies des relevés de notes des études supérieures ;
– résumé de la thèse (une page) ;
– projet préliminaire de recherche postdoctorale (une à deux pages).

 

Le dossier de candidature doit être envoyé par courriel au plus tard le 9 octobre 2012, à l’attention de René Audet (rene.audet@lit.ulaval.ca).

Catégorie : Littérature contemporaine,Recherche et diffusion,Théorie de la narrativité | Commentaires fermés

Pour une diversification du discours académique

René Audet, 13 septembre 2012

Pour les universitaires, il paraît difficile de ne pas succomber au piège du conformisme discursif. Une thèse selon les usages, un article comme il le faut, une monographie dense, longue et encore plus longue. Le tout dans un système qui encourage la réduplication des modèles (processus qui a certes valeur pédagogique, on s’entend) et qui programme les attentes en conséquence.

Helen Sword, dans The Times Higher Education (merci à Benoît Melançon), s’attaque aux différents mythes liés à la prose académique. Rafraîchissant, son article attire l’attention sur ces supposés passages obligés et les « on-dit » de l’écriture en contexte universitaire. Le premier mythe qu’elle mentionne, « Academics are not allowed to write outside of strictly prescribed disciplinary formats », est bien formulé : cette prescription implicite, qui l’établit, qui la maintient ? Et elle poursuit sur d’autres cas de figure : les chercheurs bien en selle peuvent s’en permettre davantage, certains ne souffrent pas des affres de l’écriture, les textes destinés au grand public sont un sous-produit et entraînent le mépris des collègues… Son discours, ouvert à de nouvelles réalités, reste toutefois un peu faible dans cette ouverture à de nouveaux possibles.

On voit jaillir, par ailleurs, des initiatives pour réfléchir à cette écriture dite « experte » — signalons ce colloque international qui se tiendra à l’Université de Sherbrooke en juin 2013 : « L’écriture experte : enjeux sociaux et scientifiques ». Espérons que ce sera l’occasion, notamment, de penser hors des cadres (to think out of the box).

Dans cet esprit (mais il y a loin de l’idée à son implantation), un volet de la version revisitée de la revue temps zéro que je dirige fera place à une forme inusitée dans le discours académique : l’article bref. S’inspirant quelque peu du travail mis en place dans Salon double, ce format intermédiaire entre le résumé et l’article académique visera plutôt à développer une intuition de lecture / d’analyse sur une dimension poétique, esthétique ou imaginaire du corpus contemporain. Sorte de plongée rapide, pas nécessairement appuyée par une analyse approfondie, mais relevant d’une certaine vision d’un aspect de la littérature d’aujourd’hui. Pour contrebalancer le rythme lent des dossiers d’articles (qui seront plus systématiquement publiés deux fois par année), ces articles de chercheurs paraîtront une fois par mois. Reste à définir plus précisément la formule précise : sous quels mots décrit-on cette intuition ? quelles modalités d’évaluation établir, pour cerner la rigueur singulière de ces articulets que l’on souhaite reconnus pour leur valeur propre ? comment arriver à casser le moule de l’article long pour susciter un rythme et une densité plus grands ?

Rendez-vous en janvier 2013… d’ici là, vos idées et propositions sont les bienvenues.

Catégorie : Recherche et diffusion | 2 commentaires

Maillages

René Audet, 17 avril 2012

L’éparpillement nous guette constamment : des cours aux projets de recherche, des tâches administratives aux étudiants à encadrer. Thématiquement, il frappe tout autant, à l’intérieur de la seule sphère des communications scientifiques. Mai en est un bel exemple : atelier de réflexion et de création sur le récit contemporain coorganisé avec Mahigan Lepage, participation à un colloque sur la théorisation des recueils de nouvelles puis présentation dans le cadre du congrès de l’Association des archivistes du Québec.

Quel rapport entre ces activités ? Les sujets sont distincts : une réflexion sur le numérique et son incidence sur l’écriture narrative, dans le premier événement ; un parcours de mes travaux sur l’organisation des recueils de nouvelles et sur les romans éclatés d’aujourd’hui, dans le deuxième colloque ; une discussion sur la valeur d’usage des archives scientifiques, dans le troisième cas. Pourtant, la ligne se dessine, tout aussi implicite soit-elle. Des enjeux de poétique, plus particulièrement de poétique médiologique, si l’on veut : interaction du support avec son sens, avec son usage, en lien avec la place saillante du numérique dans les écritures et les pratiques scientifiques ; dans tous les cas, prise en considération de la construction dynamique du sens, dans des recueils, des œuvres diffractées ou des corpus d’archives.

Le maillage peut également être transversal. Ainsi cette proposition d’écriture d’abord pensée pour les participants de l’atelier « Les moyens du récit contemporain », mais que Mahigan et moi avons tout aussitôt élargie à toute oreille ouverte. Partant d’une réflexion sur les moyens, les dispositifs de l’écriture narrative, nous imaginons cette proposition qui vise à fabuler un trajet, un déplacement vers Québec. Des matériaux (trame sonore urbaine, vidéo autoroutière, images google-earth-iennes), des invitations à écrire une vision de ce parcours. Le site recueillera d’ici le 16 mai les textes des uns et des autres, sorte de mise en commun d’un imaginaire poussé à s’exprimer, à partir de contraintes minimales. De là, poursuite collégiale de la réflexion sur ce que peut faire la fiction d’aujourd’hui lorsqu’elle s’inscrit dans cet espace parcouru, comme cas de figure des moyens du récit contemporain. Au plaisir de vous lire !

Catégorie : Littérature contemporaine,Recherche et diffusion | Un commentaire

Son intériorité. Pas la mienne

René Audet, 1 mars 2012

Chicoutimi

Colloque « Intériorités contemporaines », vendredi 2 et samedi 3 mars 2012, Université du Québec à Chicoutimi. Programme ici.

J’y parle de Réussir son hypermodernité de Nicolas Langelier et du Livre des peurs primaires de Guillaume Vissac.

***

Mise à jour : mon texte disponible ici.

Catégorie : Littérature contemporaine | Commentaires fermés

Oubli, suite : faire vivre la mémoire

René Audet, 2 février 2012

Marie Martel prend au mot l’idée que la mémoire nous appartient. À la suite du décès de la poétesse Marie Savard, elle la (re)fait émerger. Méandres d’une semaine de démarches, pièces à l’appui. Merci à elle de faire taire le silence.

Catégorie : Littérature contemporaine,Non classé | Commentaires fermés

Sur l’oubli

René Audet, 26 janvier 2012

Dans son étonnant Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes faciles, Nicolas Langelier se sert de son alter ego romanesque pour ramener à l’avant-plan une vérité générale (pourtant déterminante dans cette traversée difficile du personnage, liée à sa FOMO et la soif d’aller inconditionnellement de l’avant) :

Le temps est une invention humaine.

Invention, ou obsession. Se situer, marquer le temps qui passe (ou le temps passé), rejeter en arrière ce qui n’est pas nouveau, avoir l’impression de s’imposer au monde parce qu’on n’appartient pas à ce qui fut, mais à ce qui est — encore mieux, à ce qui sera.

Dira-t-on que l’on appartient à une culture qui ne regarde qu’en avant ? (forme de présentisme par procuration, empruntant aux enfants le droit d’habiter le présent qui sera le leur dans quelques années… que leur laisse-t-on alors ? fuite en avant récursive ?)

Beau paradoxe de cette culture projetée dans le futur, alors qu’elle se constitue de ce que l’on a été (collectivement). De la considération que l’on peut avoir pour les jalons qui ont permis au monde actuel d’être tel. De la lecture de notre passé. L’époque actuelle raffole pourtant de l’archaïsme, du has-been, du kitsch par décalage temporel. Beau paradoxe, bis. Judith Schlanger, en conclusion de son bel ouvrage La mémoire des œuvres, rappelle l’intrication étroite de la mémoire, de la visibilité et de la valeur.

Mourir à la mémoire, c’est perdre sa visibilité.

C’est le destin des œuvres que d’être oubliées. Pourtant, c’est lorsqu’elles émergent de la mémoire que les œuvres retrouvent leur visibilité, et leur valeur.

Commencer à exister dans les lettres, cela signifie entrer dans un circuit de visibilité. On devient précieux et important, on devient pertinent en devenant d’abord visible.

D’où l’importance de l’érudition, dit-elle, l’érudition non pas scientifique mais comme une manière d’être dans la durée. La lecture, l’interprétation, la reprise, le recyclage… toutes ces modalités contribuent à la visibilité et à la valeur. N’a-t-on jamais autant lu qu’aujourd’hui, alors qu’on se flagelle en avouant notre culture oublieuse ? Peut-être que nos intérêts, nos obsessions culturelles nous conduisent sur une mauvaise piste.

La mémoire est un dispositif où les valeurs culturelles semblent prendre le relais des valeurs intellectuelles ou religieuses sur le retrait. Il arrive assez couramment que ce qui est dévalué pour la connaissance soit pourtant maintenu comme précieux dans la mémoire. Nous ne croyons pas aux mythes, mais ils nous plaisent et nous font rêver. L’alchimie ne nous convainc pas, mais elle nous paraît très intéressante.

Hum… la lecture de L’œuvre au noir. Impossibilité théorique d’une adhésion fictionnelle comme la représentation du réel d’aujourd’hui pourrait prétendre y parvenir. Pourtant. Fascination, hésitations, parcours de Zénon. Souvenir extrêmement vague, mais une impression forte demeure. Tiens, parenté avec Giordano Bruno, saut soudain vers Italo Calvino. Le plaisir profond de la connaissance, de l’intuition, de la quête, de la fabulation. Zénon paya de sa vie pour ce plaisir : dans sa cellule, dormant à trois mètres du sol sur un monceau énorme de livres et de dossiers, il rêvait aux ouvrages parcourus, des plus étranges aux plus érudits. « Je me suis gardé de faire de la vérité une idole, » disait-il, « préférant lui laisser son nom plus humble d’exactitude. » Le temps est une invention humaine. L’espace aussi, comme les essais de Calvino le rappellent, qui le figurent en train de visiter une réserve de bibliothèque à Mexico. Des fresques éclatantes des murs émanent un sentiment de protection : nous assurerons votre mémoire. Quelles valeurs culturelles s’imposent aujourd’hui ? Difficile de les identifier alors que nous les triturons sans cesse. Zénon, lui, aura refusé le temps au profit de la mémoire.

Catégorie : Non classé | Commentaires fermés

De la diffusion numérique : podcasts et reverse editing

René Audet, 2 novembre 2011

L’initiative du Café numérique se révèle très stimulante — s’obliger à se plonger dans des approches voisines du numérique mais nécessairement différentes de ma propre vision ; rencontrer des auditeurs dont la familiarité avec les enjeux est variable mais l’appétit tout aussi grand ; voir comment le sujet captive, en dehors des murs de l’université.

Dans cet effort de mise en place d’une petite communauté, le souhait de dépasser celle-ci est concomittant. D’où l’idée d’en faire des podcasts, qui assurent la pérennité de la conférence et des discussions qui l’accompagnent. Jusqu’à maintenant, deux rencontres : Mathieu Rocheleau qui discute de l’utilisation de la 3D en sciences historiques et Milad Doueihi qui part de son ouvrage sur l’humanisme numérique pour discuter plus avant des enjeux de la diversité culturelle et de la dimension politique. Les fichiers sont au bas de cette page, à écouter directement dans votre navigateur ou à télécharger.

~ ~ ~ ~

Autre registre : les Éditions Nota bene, éditeur spécialisé en sciences humaines, poursuivent leur pénétration du marché numérique. Parution parallèle de plusieursnouveautés au format pdf (pour l’instant), mais surtout publication rétrospective (reverse editing, ça existe ?) de titres antérieurs. Le compte est à 19 en date d’aujourd’hui, et va rapidement croissant. Et pour favoriser la diffusion de travaux plus anciens, Guy Champagne, leur directeur, fait le choix de diffuser gratuitement certains titres. Le premier à en bénéficier : l’ouvrage collectif La discursivité, dirigé par Lucie Bourassa (édition originale en 1995).

(Dénonciation de conflit d’intérêt : j’y dirige la collection « Contemporanéités ».)

Catégorie : Culture numérique,Recherche et diffusion | Commentaires fermés

« Précédent - Suivant »