L’édition et le défi du numérique : Frédéric Brisson et Antoine Tanguay (22 septembre 2016)

Intervenants :

Description des conférences ici.

Synthèse proposée par Éric Daigle et Gabriel Marcoux-Chabot

Le monde de l’édition : un écosystème en pleine mutation

Le 22 septembre dernier, nous avions le plaisir de recevoir monsieur Frédéric Brisson, directeur général du Regroupement des éditeurs canadiens-français (RECF), et monsieur Antoine Tanguay, président fondateur des Éditions Alto. Tous deux venaient témoigner de leur expérience dans le domaine de l’édition et, plus précisément, de la place que prend le numérique dans leur secteur d’activité. Ces interventions ne pouvaient tomber plus à propos : le milieu littéraire canadien traverse en effet « une période intense de bouleversements, de changements et de transformations[1] »,  tel qu’en témoigne le rapport publié à la suite du Forum national sur les arts littéraires qui s’est tenu en février 2014 à Montréal. Confrontés à une baisse substantielle des ventes de livres dont la durée de vie, dans un marché sursaturé, semble de plus en plus limitée, les éditeurs doivent faire preuve de beaucoup d’imagination afin d’espérer tirer leur épingle du jeu dans cet écosystème en pleine mutation[2]. Dans ce contexte, on l’aura compris, l’avènement du numérique représente à la fois pour eux un défi et une opportunité. Mais quelles plates-formes choisir ? Quels outils privilégier ? Surtout, comment investir efficacement ce nouveau champ de possibilités lorsqu’on dispose de ressources humaines et financières limitées ? C’est un peu à ces questions que s’efforçait de répondre chacun des intervenants dans son exposé, à partir de la situation qui lui était propre et de sa façon d’envisager l’évolution du métier.

« La littérature franco-canadienne en contexte numérique : défis et opportunités », par Frédéric Brisson

Monsieur Brisson a d’abord pris le temps de présenter le Regroupement des éditeurs canadiens-français (RECF) dont il est actuellement directeur général et de résumer la mission de cet organisme. Regroupant quinze maisons d’édition francophones situées dans quatre provinces différentes (Nouveau-Brunswick, Ontario, Manitoba, Saskatchewan), le RECF s’est donné pour objectif de sortir ces éditeurs de leur isolement et de les aider à développer des outils promotionnels collectifs tout en les appuyant dans la prise en charge du virage numérique. Pour ces petites maisons d’édition œuvrant en milieu minoritaire et ne pouvant généralement compter que sur un, deux ou trois employés, le RECF apparaît comme un rouage essentiel leur permettant d’accroître leur prise sur le marché local et d’investir la scène littéraire canadienne ainsi que québécoise, cette dernière davantage soutenue par le gouvernement provincial.

Pour le RECF, les nouvelles technologies permettent de résoudre, au moins en théorie, le problème de l’accessibilité aux œuvres franco-canadiennes. Les librairies francophones sont effectivement peu nombreuses au Canada anglais, et l’achat en ligne de livres numériques ou papier devrait normalement pallier cette lacune. Dans les faits, toutefois, la présence de grands joueurs américains tels qu’Amazon nuit à la visibilité des ouvrages franco-canadiens qui, malgré leur disponibilité, restent toutefois difficiles à trouver sur le web.

Bien qu’il n’ait toujours pas obtenu le succès escompté auprès du grand public, le livre numérique représente pour le RECF une façon prometteuse de rejoindre les bibliothèques et les écoles. Pour ce faire, l’organisme établit divers partenariats avec des entreprises spécialisées qui servent d’intermédiaires entre les éditeurs et ces institutions (OverDrive au Canada anglais, De Marque au Québec).

Dans cette perspective, le RECF a également développé un concept original visant plus spécifiquement les écoles : les bouquets d’œuvres numériques. Pour un prix variant en fonction du nombre d’élèves inscrits, les jeunes lecteurs peuvent accéder à un ensemble prédéterminé d’œuvres disponibles en streaming. Aux dires de monsieur Brisson, la proposition connaît un certain succès auprès des écoles franco-canadiennes. La souplesse de la formule permettant d’adapter l’offre aux besoins de groupes spécifiques, le RECF envisage même d’élargir sa clientèle aux écoles d’immersion française du Canada anglais, des États-Unis et du Mexique.

Fier de ces initiatives qui ont permis aux éditeurs canadiens-français de trouver leur place dans les écoles et les bibliothèques, monsieur Brisson reconnaît néanmoins que de nombreux défis attendent encore l’organisme. Il semble en effet que si les institutions semblent avoir pris assez résolument le virage numérique, il n’en va pas de même des individus, qui se montrent encore réticents à troquer le matériel pour le virtuel. Par conséquent, il n’est pas dit que la disponibilité des œuvres les rend nécessairement plus attrayantes pour les consommateurs. De plus, nombre de lecteurs potentiels, surtout en régions éloignées, n’ont tout simplement pas accès à un ordinateur ou à internet.

S’ils ne veulent pas voir leurs titres complètement noyés par la pléthore d’ouvrages anglophones disponibles sur le marché, les éditeurs franco-canadiens se doivent néanmoins d’investir ces nouvelles plates-formes de diffusion. Or, cet investissement requiert des compétences et des moyens financiers que ces petites maisons d’édition, fonctionnant souvent avec les moyens du bord, sont loin de toutes posséder. Bien sûr, le RECF a pour objectif de pallier ces lacunes. Mais l’organisme dispose-t-il lui-même de ressources suffisantes pour mener à bien sa mission ? Avec une équipe réduite de quatre personnes, le RECF peut-il prétendre rivaliser à long terme avec les grands conglomérats québécois, canadiens et américains ? Au terme de la conférence, la question demeurait en suspens.

« Le visage numérique des Éditions Alto », par Antoine Tanguay

Fondé en 2005, les Éditions Alto ont rapidement pris le virage du numérique en ce qui a trait à la promotion et la diffusion des œuvres littéraires. Antoine Tanguay a vu, comme bien d’autres éditeurs, que le numérique était un formidable outil pour améliorer la visibilité de sa maison, mais aussi un excellent laboratoire pour tenter de découvrir de nouveaux moyens de faire parvenir les œuvres d’Alto au plus grand nombre de lecteurs possible. Le motif principal de ces expérimentations diverses suit le mot d’ordre suivant : « ouvrir les portes de la maison d’édition ». Pour Antoine Tanguay, un moyen efficace de mettre en lien le lecteur et l’œuvre littéraire, c’est avant tout de rendre transparent le travail éditorial lui-même. Ainsi, Alto s’est muni de nombreux outils numériques pour atteindre ce but et créer un dialogue autour du livre entre lui et le lecteur ainsi que la communauté des lecteurs.

Le premier de ces moyens est le site web de la maison d’édition, à la navigation simple et épurée ainsi que son catalogue en ligne. Ce dernier, peu volumineux, est teinté de ludisme, proposant des jeux autour des livres et proposant des notices biographiques sur l’auteur ou les artistes ayant travaillé, par exemple, à la confection de la page couverture ainsi que des extraits de revues de presse ou de critiques sur l’œuvre. La revue en ligne Aparté met également en place un lieu où se crée ce lien entre le lecteur et le travail de l’éditeur. Cette revue propose ainsi des nouvelles en primeur sur la parution des œuvres éditées chez Alto, des entrevues avec les auteurs, mais également des articles portant sur la périphérie des textes publiés. Ainsi, la revue propose des espaces pour que les artistes illustrant les livres d’Alto exposent leurs portfolios ou encore où les auteurs de la maison partagent leurs réflexions sur la littérature en général ou leur processus de travail. Le livre y apparaît donc comme une œuvre dont l’entièreté dépasse le seul texte et dont le processus de création et de diffusion est partagé et discuté autant que le produit final du livre. Bref, l’expérience numérique d’Alto a pour but principal de développer une communauté autour des livres composée autant de lecteurs, d’auteurs, d’éditeurs ou d’artistes issus d’autres domaines.

Cette volonté de regrouper les gens autour du livre est bien plus marquée par l’investissement des réseaux sociaux par l’équipe d’Alto. Ainsi, elle est présente sur Facebook, Twitter, Pinterest, Instagram et Vimeo. Les employés d’Alto (au nombre de trois) partagent donc des articles sous divers médiums avec leurs abonnés selon la plate-forme qu’ils occupent. Il peut s’agir d’extraits de critiques, de nouvelles sur les publications à venir, mais également d’images, portfolios d’artistes, vidéos ou fichiers musicaux. Encore une fois, toutes ces informations partagées ne concernent pas uniquement le texte publié, mais tout ce qui l’entoure et qui a trait au travail de création et d’édition du livre. Ces plates-formes ont toutefois l’avantage d’être bien plus réactives qu’un site web et permettent aux lecteurs de réagir instantanément aux articles partagés ainsi qu’aux divers abonnés de commenter sur les réactions des autres lecteurs et donc de créer un véritable espace du dialogue autour du livre.

Cette création d’une « communauté du livre » démontre toutefois bien que, malgré l’offre d’œuvres en format numérique (ePub, PDF), l’objet livre, l’artefact physique du livre, reste au centre de la culture littéraire. Ce fait semble ressortir clairement par la manière dont Alto fait la promotion de ces œuvres, c’est-à-dire en rendant transparent le processus de production du livre dans sa matérialité tout comme sa textualité et en créant un dialogue autour de celui-ci.

Le RECF et Alto : se donner des ambitions à la mesure de ses moyens

Les interventions de Frédéric Brisson et Antoine Tanguay montrent les opportunités qu’offre le numérique quant à la diffusion des textes pour des éditeurs aux moyens plus limités. N’ayant pas de faramineuses sommes d’argent pour le fonctionnement de leurs entreprises littéraires, ils doivent faire preuve de créativité et de souplesse dans la façon dont ils promeuvent et diffusent leurs textes. Bien que le RECF et les Éditions Alto adoptent des stratégies différentes, leur but reste le même : diffuser à un plus large public possible une littérature spécifique. Le numérique permet à cet égard d’élargir leur public en créant un réseau où les acteurs institutionnels ou non peuvent entamer un dialogue et dans lequel les œuvres peuvent circuler, que ce soit en version numérique ou papier.

Cette mise en réseau vient surtout permettre l’effacement des distances. C’est surtout le cas pour les mesures du RECF où une littérature régionale tente d’être diffusée sur un large territoire, mais où le nombre d’emplacements physiques dans lesquels l’achat physique des livres est extrêmement restreint. Le numérique vient donc ici pour pallier cette rareté du livre en tant qu’objet. Dans le cas d’Alto, le numérique ne vient pas ici pour se substituer à la version papier de l’œuvre, celle-ci était accessible dans un vaste réseau de libraires, mais plutôt comme outil de promotion du livre papier. Frédéric Brisson, tout comme Antoine Tanguay, soulignait la résistance des lecteurs de passer à la lecture de livres numériques. La culture du livre comme objet est encore bien présente.

Le numérique n’est donc pas dans ces deux cas une redéfinition et une dématérialisation du livre, mais davantage un outil pour pallier les obstacles physiques de la diffusion et de la promotion des livres. Ces outils sont le plus souvent plus fortement utilisés par les promoteurs de littératures plus « mineures », faisant face à des réseaux de distribution aux moyens financiers quasi illimités ou à des éditeurs publiant des best-sellers ou jouissant déjà d’une grande renommée. Sachant qu’elles ne peuvent rivaliser avec ces derniers, les maisons d’édition et regroupements d’éditeurs de taille plus modeste choisissent plutôt de permettre la création de petites communautés de lecteurs ici et là, que ce soit dans une salle de classe ou entre internautes suivant le travail d’une même maison d’édition. Le travail de diffusion des œuvres n’est pas seulement un travail d’accessibilité, mais aussi et surtout de mise en circulation et d’échange autour d’une même littérature.

Ce travail de diffusion concerne donc avant tout l’éditeur. Mais ne relève-t-il pas également de la responsabilité de l’auteur ? Le travail de l’auteur doit certes être influencé par les changements apportés à la diffusion des œuvres par le biais du numérique, mais comment l’est-il ? Les Éditions Alto démontrent bien à quel point l’auteur, son travail et sa personnalité sont bien plus investis dans le travail de promotion, que ce soit par le biais d’entrevues ou d’images, musiques ou vidéos inspirantes aux yeux de l’auteur. C’est également un constat du Forum national sur les arts littéraires : « Il semble que les éditeurs, tout comme le public, attendent davantage des créateurs que le fait d’écrire ou de se produire. Les nouvelles responsabilités des créateurs incluent l’édition, la promotion, le marketing de leurs œuvres, mais également la capacité de créer une « personnalité médiatique » (particulièrement en ligne, dans les médias sociaux)[3]. »

La personnalité de l’auteur devient-elle alors partie intégrante de la réception de l’œuvre ? La promotion du texte et du livre devient-elle donc, par l’entremise du numérique, une part du travail du créateur littéraire ? Voilà des questions auxquelles Frédéric Brisson et Antoine Tanguay auraient pu réfléchir. Après tout, les premiers acteurs d’une littérature, ce sont d’abord ses auteurs.

Bibliographie

Conseil des arts du Canada, Rapport sur le Forum national sur les arts littéraires, 2014, [en ligne]. //canadacouncil.ca/~/media/files/writing%20and%20publishing/forum%20national%20sur%20les%20arts%20litt%C3%A9raiere%20-%20rapport.pdf?mw=1382 [texte consulté le 2 octobre 2016].

[1] Conseil des arts du Canada, Rapport sur le Forum national sur les arts littéraires, 2014, [en ligne], p. 4. //canadacouncil.ca/~/media/files/writing%20and%20publishing/forum%20national%20sur%20les%20arts%20litt%C3%A9raiere%20-%20rapport.pdf?mw=1382 [texte consulté le 2 octobre 2016].

[2] Voir en particulier les pages 23 à 27 du document déjà cité.

[3] Ibid., p. 13.