Capturer la parole – Catherine Charlebois et Simon Dumas (24 novembre 2016)

Intervenants :

  • Catherine Charlebois – muséologue et responsable des expositions et des collections au Centre d’histoire de Montréal
    « Documentaires et dialogues citoyens : des “artefacts” au cœur de l’exposition muséale. L’expérience du Centre d’histoire de Montréal »
    (vidéo de l’intervention – présentation numérique à venir)
  • Simon Dumas – directeur artistique, Productions Rhizome
    « Vocalités vivantes, un parcours cinématographique et poétique pancanadien »
    (vidéo de l’intervention

Description des conférences ici.

Synthèse proposée par Marie-Michelle Beaudoin et Gabriel Marcoux-Chabot

 

Le 24 novembre dernier, dans le cadre de la séance du séminaire de la CÉFAN ayant pour thème « Capturer la parole », nous recevions Catherine Charlebois, muséologue et responsable des expositions et des collections au Centre d’histoire de Montréal, ainsi que Simon Dumas, cofondateur et directeur artistique de Rhizome, organisme voué à la création de projets interdisciplinaires autour de la littérature. Les deux conférenciers ont eu l’occasion de partager avec nous leurs expériences de travail avec la voix humaine. Dans leurs créneaux respectifs, soit ceux de la muséologie et de la création artistique, leurs approches les ont conduits tous deux à capter numériquement la parole des gens « ordinaires », pour ensuite la mettre en valeur au moyen de l’exposition ou de la performance scénique. Par la présentation de la démarche derrière l’exposition Quartiers disparus et du projet artistique Vocalités vivantes, Charlebois et Dumas nous ont partagé les réflexions qu’a provoquées chez eux la fréquentation de ce matériel infiniment riche qu’est la parole.

« Documentaires et dialogues citoyens : des “artefacts” au cœur de l’exposition muséale. L’expérience du Centre d’histoire de Montréal », par Catherine Charlebois.

Présentée au Centre d’histoire de Montréal de juin 2011 à septembre 2013, Quartiers disparus a été la toute première exposition de cette institution à placer les témoignages au centre de son dispositif. Quartiers disparus plonge le visiteur dans le Montréal des années 1950 à 1975 alors que la ville, à l’exemple des grandes cités américaines, a mis en œuvre de vastes chantiers afin d’assurer la modernisation de l’espace urbain. Pour faire place à ces projets, trois quartiers de Montréal (le Red Light, le Goose Village et le Faubourg à m’lasse), jugés insalubres, furent complètement rasés. Au cœur de l’exposition conçue par le Centre d’histoire se trouvent les témoignages des gens qui ont grandi dans ces quartiers et qui, en quelques semaines, ont été expropriés, ont perdu leur maison et leur communauté. Quartiers disparus a été l’occasion pour plusieurs d’entre eux de prendre la parole et de raconter cet épisode marquant de leur vie. Avec cette exposition, le Centre d’histoire de Montréal souhaitait faire contrepoids à la « Grande histoire », c’est-à-dire à l’histoire officielle, en mettant à l’honneur toutes ces petites histoires personnelles, ainsi que la multiplicité de ces voix qui tissent la trame de l’histoire de la ville. En allant chercher la participation des citoyens, le Centre d’histoire a aussi pris le pari de partager l’autorité narrative de cette histoire et de s’effacer devant les voix de ceux qui ont accepté de témoigner.

Au moment de sa création, l’exposition Quartiers disparus, par sa manière d’envisager le témoignage comme « artefact » principal, constituait un projet particulièrement novateur. En effet, dans les musées, les sources orales sont traditionnellement utilisées en appui à d’autres expôts, la plupart du temps des objets matériels. Certains muséologues nomment aujourd’hui ce nouvel objet d’exposition dématérialisé « mentefact » (Blanchet-Robitaille 2012, 57). Bien qu’il s’agisse d’une pratique un peu plus courante aujourd’hui (pensons par exemple aux expositions 25 x la révolte et Resiliência, présentées toutes deux aux Musées de la civilisation en ce moment et qui sont principalement constituées d’entretiens vidéo et de témoignages), il existait très peu d’exemples de ce type d’exposition en 2009. Pour Catherine Charlebois et son équipe, il s’agissait donc d’entamer une démarche exploratoire avec l’objectif de représenter efficacement la parole des citoyens à l’intérieur des murs du Centre d’histoire.

C’est évidemment par la cueillette des témoignages que s’est amorcé le processus. À la suite d’une première sélection des participants et de l’obtention de leur accord à contribuer au projet, des entretiens ont été réalisés devant caméra. L’établissement d’une relation de confiance entre l’équipe du Centre d’histoire et ces citoyens était essentiel étant donné la nature parfois intime des souvenirs qui étaient évoqués. Une fois les captations en main (ce qui représentait plusieurs dizaines d’heures d’enregistrement), il restait encore à trouver une manière de les mettre en forme pour les intégrer à l’exposition. André Gladu, un documentariste de l’ONF appelé en renfort, a suggéré de les présenter sous la forme de mini-documentaires. Les interrogations restaient toutefois encore nombreuses : combien de vidéos pouvaient être présentées dans l’exposition ? Quelle devait être leur durée ? Quelles factures visuelle et sonore étaient à privilégier ? L’intégration de ces vidéos à la salle d’exposition suscitait également son propre lot de questions. Dans le cas de Quartiers disparus, différentes zones ont été imaginées afin de rassembler les témoignages portant sur des thématiques spécifiques. Les décors, quant à eux, ont principalement été utilisés afin de créer des ambiances destinées à mettre les vidéos en contexte à l’intention du visiteur.

La réalisation de cette exposition a provoqué de nombreuses réflexions, tant sur le processus que sur le résultat. Entre autres, la question de la qualité des captations vidéo est apparue comme importante dans la réalisation de ce type de projet. Il est essentiel de se préoccuper des aspects esthétiques des vidéos, surtout que l’évolution des technologies numériques permet de capter et de traiter des images de grande qualité et que celles-ci circulent abondamment de nos jours. Selon Catherine Charlebois, la captation vidéo de témoignages est une excellente façon de représenter l’humain dans toute sa complexité. Autant sinon plus que la parole, c’est par les gestes, les postures, le « non-dit » que se transmet une part importante du message et des sentiments. Pour éviter de tomber dans la simple nostalgie, un travail de modulation de la charge émotive a été effectué entre les différents témoignages. Pour ce faire, il a été décidé de présenter, aux côtés des récits des anciens résidants des quartiers, ceux de différents experts qui permettent de donner une vue d’ensemble du contexte dans lequel s’insèrent les évènements qui sont racontés. Enfin, l’histoire orale semble être une approche prometteuse pour aborder les sujets plus sensibles. L’expérience acquise pour Quartiers disparus a servi à l’élaboration de Scandale ! Vice, crime et moralité à Montréal, 1940-1960, exposition dans laquelle sont discutés entre autres les thèmes de la prostitution, de l’homosexualité et de la corruption.

Originellement prévue pour se terminer en mars 2012, la présentation de Quartiers disparus a été prolongée jusqu’en septembre 2013. Bien qu’avant l’ouverture, l’équipe du Centre d’histoire ait eu quelques doutes sur la réception d’une exposition ne contenant que des témoignages, la réaction des visiteurs fut très positive. L’utilisation des témoignages des anciens habitants des quartiers démolis, qui ont vécu personnellement les évènements, a été perçue comme garant de l’authenticité du discours rapporté par le Centre d’histoire. Plus encore, le visionnement de ces témoignages a suscité l’empathie des visiteurs, inquiets de savoir ce qu’étaient devenus tous ces gens qui racontaient leur histoire, renforçant les liens entre les visiteurs, les témoins et le Centre d’histoire de Montréal.

« Vocalités vivantes : une trace des paroles francophones d’Amérique », par Simon Dumas

Simon Dumas a d’abord pris quelques minutes pour présenter l’entreprise qu’il a contribué à fonder. Active depuis l’an 2000, Rhizome se spécialise dans la production de spectacles interdisciplinaires où la littérature joue toujours un rôle de premier plan. Inscrivant d’abord sa démarche dans la tradition des lectures publiques de poésie, l’entreprise a peu à peu évolué vers des formes plus exploratoires et plus éclatées grâce à l’insertion graduelle de technologies numériques dans leurs productions.

À ce propos, monsieur Dumas faisait remarquer que la dématérialisation des supports qu’entraîne le numérique rend plus poreuse la frontière entre les disciplines. Il soulignait que si cet effacement des frontières favorise les approches interdisciplinaires, il oblige également chaque discipline à se redéfinir sur une base plus philosophique, en dehors des critères techniques habituels.

Pour cette raison, monsieur Dumas insistait sur la nécessité d’une véritable réflexion sur l’impact de la révolution numérique dans le milieu culturel. Du même souffle, il reconnaissait toutefois que, malgré la multiplication des consultations et des groupes de réflexion sur le sujet, la notion même de numérique (peut-être trop floue ou trop large) semblait difficile à cerner pour bien des acteurs du milieu. Cela dit, il dénonçait plus particulièrement le fait que les organismes subventionnaires incitent les artistes à investir les ressources du numérique sans pour autant leur donner le temps et les moyens de réfléchir aux conséquences de la dématérialisation des supports et des lieux de socialisation sur leur pratique. « On nous force à rester dans le faire », déplorait monsieur Dumas, qui regrettait de ne pouvoir consacrer davantage de ressources à la recherche sur ces questions.

C’est dans ce contexte de réflexion et de création que s’inscrit Vocalités vivantes, un projet en cours d’élaboration que monsieur Dumas nous a ensuite présenté. Né du désir de provoquer des rencontres humaines autour d’un texte inédit du poète Carl Lacharité intitulé « Le vivant », ce projet amène l’équipe de Rhizome à visiter diverses communautés francophones des Amériques et à capter les voix des individus qui y habitent. Dans un premier temps, un poète local est invité à adapter le texte de Lacharité à son propre contexte linguistique. Par la suite, l’équipe s’efforce de convaincre des citoyens ordinaires de lire ce texte à la caméra. Finalement, ces captations audiovisuelles sont intégrées à un spectacle multidisciplinaire évolutif présenté sur place au terme du séjour. En parallèle, un caméraman documente l’ensemble du processus en vue de produire un documentaire sur le projet. Lors de la conférence de monsieur Dumas, l’équipe de Rhizome s’était déjà rendue à Caraquet et en Matanie. Elle s’apprêtait à reproduire l’expérience en Haïti et caressait aussi le projet de visiter éventuellement les communautés francophones de l’Ouest canadien et de l’Ontario.

À cette démarche déjà complexe où les technologies numériques prennent une large part (dans la captation des lectures et leur intégration au spectacle de même que dans le tournage du documentaire) s’ajoute le désir de l’équipe d’investir les possibilités du web en produisant des contenus adaptés à diverses plateformes (Twitter, Facebook et Instagram). Ce faisant, les instigateurs du projet souhaitent créer un effet d’entraînement et rejoindre de nouveaux publics en profitant des réseaux sociaux existants. Au moment de la conférence, le versant web du projet semblait toutefois un peu flou. On comprend que l’équipe est en mode exploratoire et que le web représente pour elle un champ d’expérimentation aux possibilités encore mal définies. De ce point de vue, le projet Vocalités vivantes apparaît comme un work in progress, la réflexion sur les possibilités du numérique accompagnant chacune des étapes de sa création.

L’humain au cœur du numérique

Issus de disciplines très différentes, Catherine Charlebois et Simon Dumas n’en sont pas moins arrivés au fil du temps à développer des démarches étonnamment similaires. Qu’il s’agisse d’expositions à caractère historique ou de spectacles multidisciplinaires, les projets qu’ils nous ont présentés visaient tous à donner la parole à des citoyens ordinaires en les invitant à témoigner, à travers leur accent ou leur vécu particuliers, de leur appartenance à une communauté bien précise. Qui plus est, on percevait clairement la volonté des instigateurs d’opposer à une certaine hégémonie (que ce soit celle de la langue ou de l’histoire) la multiplicité des discours et la diversité des expériences individuelles. Pour cette raison, sans doute, le numérique n’était toujours pour eux qu’un outil, jamais un but en soi. Certes, les caméras et les micros permettaient de capturer la voix et l’image des intervenants, l’ordinateur simplifiait leur traitement et les écrans comme les projecteurs favorisaient leur diffusion, sans parler du web qui multipliait les voies d’accès à ces contenus audiovisuels, mais c’est l’humain, dans sa richesse et sa complexité, qui demeurait à chaque fois au cœur du processus communicationnel.

Ce qui ressort également des deux conférences, c’est que les technologies numériques ont grandement affecté la démarche tant de la muséologue que de l’artiste littéraire. Sortant du confort de leur discipline de départ, tous deux ont en effet été confrontés à leurs propres limites et ont dû admettre qu’ils ne maîtrisaient pas les savoirs et les compétences techniques nécessaires à la réalisation de tous les aspects de leurs projets. Une solution consistait bien sûr à faire appel à des spécialistes capables de pallier leurs lacunes, ce qu’ils ne se sont pas privés de faire. Le manque de ressources humaines et financières les a toutefois obligés à envisager une autre solution, qu’ils n’ont eu d’autre choix que d’employer de façon concomitante avec la première : expérimenter, apprendre et acquérir par la pratique les connaissances dont ils avaient besoin pour mener à bien leurs projets. Il est tentant de voir dans ce double mouvement une conséquence fondamentale de la révolution numérique : transformant n’importe quel spécialiste en néophyte, elle l’oblige à aller à la rencontre de l’autre et à se réinventer continuellement. Il semble bien que ce soit à l’humain, en définitive, que la technologie nous ramène constamment.

 

Liens pertinents

Ariane Blanchet-Robitaille, 2012, « Le mentefact au musée : la mémoire mise en scène », Muséologies : Les cahiers d’études supérieures, vol 6, n 12, p.55-75.
En ligne, <//id.erudit.org/iderudit/1011532ar>, consulté le 28 novembre 2016.

Site web du Centre d’histoire de Montréal : « //ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=8757, 97305573&_dad=portal&_schema=PORTAL

Site web de l’exposition virtuelle de l’exposition Quartiers disparus :
//ville.montreal.qc.ca/pls/portal/docs/page/centre_hist_mtl_fr/quartiers_diparus/index.html

Site web de Rhizome : //www.productionsrhizome.org/fr/:

Site web des Musées de la civilisation, voir les expositions :
25 x la révolte (jusqu’en mars 2017) //www.mcq.org/fr/exposition?id=408001 et
Resiliência (jusqu’en août 2017) //www.mcq.org/fr/exposition?id=445632