Après des années à tabler sur cette image de l’épée du soleil (qui persiste dans sa pertinence) et d’égarements en divers lieux numériques, je rassemble mes forces sur le site de mon labo Ex situ, où je me garde un espace de parole plus personnel. Le site actuel, par souci de stabilité des références, demeurera ainsi cristallisé tant que possible.
Du livre (notamment numérique)
Je n’aime pas les livres – exit le lieu commun du littéraire au milieu de murs couverts de bibliothèques (souvent poussiéreuses) remplies de livres (souvent désordonnés, généralement en doublons involontaires). J’en fais usage, après je les égare, ils se noient dans des piles ou ils s’enfouissent sous des journaux et des revues. Ils m’encombrent, au sens où les bonnes volontés se transmuent en piles procrastinatoires de lectures-que-j’aimerais-faire, de lectures-que-je-devrais-faire. Les livres me rappellent la vie trop frétillante, les livres accusent mon éparpillement.
- Comment fabriquer le livre en contexte numérique ?
- Quelle expérience offrir, partant des horizons d’attente de lecteurs de livres mais s’appuyant sur les codes de la culture numérique ?
- Les développements techniques récents et les productions livresques numériques nous apprennent-ils de nouvelles réalités – de création, de design, de lecture – qu’il faudrait mieux prendre en compte ?
- Un livre numérique c’est celui que les bibliothèques peuvent acquérir (Olivier Charbonneau, Concordia).
- Ce qui est ici déterminant, dans le contexte numérique, ce n’est pas le livre, mais l’écriture (Emmanuël Souchier, GRIPIC/CELSA).
- Le livre ne m’intéresse pas (Marc Jahjah, Nantes).
Cours de l’automne 2018
Voici une présentation rapide des cours que je donnerai à l’automne 2018 :
– LIT 2140 Roman québécois III. Rem. : Poétique du roman diffracté (jeudi 8h30-11h20) – cours de 1er cycle
Définition de la diffraction telle que je l’entends :
Dans certaines œuvres, une tension se fait jour entre unité et éclatement – du texte, du récit, de la fiction –, entre leur totalité et leur pluralité. Les éléments composant cette pluralité peuvent aussi bien être des représentations, des discours, que des types discursifs, textuels, génériques ; aussi bien une matière fictionnelle, narrative, qu’architecturale. Elle peut relever de stratégies énonciatives ou mobiliser des grilles graphiques multiples et inattendues. Dans tous les cas, une variété d’œuvres refuse le modèle convenu, et attendu, du texte continu, de l’œuvre unique. Des manipulations liées à la brièveté, à la composition et à l’énonciation éditoriale modulent leur rapport aux conventions éditoriales. Les divers procédés impliqués concourent à bousculer l’étalon du texte romanesque long et développé au profit d’une logique souvent accumulative et réticulaire. Leur examen pourra conduire à baliser le cadre général de ce que l’on nommera ici une poétique de la diffraction.
Il s’agira d’étudier un corpus narratif québécois diversifié, marqué par des modalités d’hybridation, d’éclatement formel, de théâtralisation de sa forme. Empruntant une approche poétique, le cours questionnera les rapports entre les possibilités de sens associées à la forme des œuvres, en lien avec l’histoire et le propos au cœur de celles-ci.
– LIT 7045 Sujets spéciaux I : Enjeux de la publication : édition, exploitation et circulation des textes et des documents (lundi 15h30-18h20) – séminaire de 2e-3e cycles
Le séminaire s’intéressera à la notion, perçue dans sa conception primaire, de publication – rendre une chose publique –, de sorte d’en examiner les modalités, les circonstances et les enjeux. En lettres, cela renvoie (notamment) au geste de l’édition, à l’objet du livre et au contexte de la littérature ; en archivistique, cela peut être une initiative spontanée et isolée, tout comme une démarche s’inscrivant plus largement dans l’esprit de l’exploitation des documents. Une telle action participe ici de la culture, là de la médiation, là encore de la communication. C’est à l’ouverture et à la transversalité de cette action que s’intéresse le séminaire, pouvant toucher à des cas aussi éloignés que la publication d’œuvres de la sphère intime, la dynamique propre à la fanfiction et aux écritures transmedia, et l’appropriation par des créateurs ou par la population d’archives publiques.
temps zéro, fin – et nouveau départ
Sur la revue temps zéro que j’anime depuis une dizaine d’années, je viens de publier ce texte d’adieu à cette plateforme qui a joué un rôle significatif en son temps… mais le temps est venu de passer à autre chose, de penser sous une forme différente, de contribuer à l’innovation éditoriale autrement. Néanmoins, il s’agit d’un seuil symbolique fort pour moi, après toutes ces années à travailler au champ contemporanéiste, qui s’est structuré dans ses outils, mais peu dans ses méthodes. Ça pourra faire l’objet d’un autre texte…
Un douzième numéro de la revue temps zéro vient de paraître – c’est avec fierté que je le rends disponible, et j’ose croire qu’il saura contribuer significativement aux études sur la littérature contemporaine. Merci à Maïté Snauwaert et à Dominique Hétu de leur collaboration et de leur confiance.
C’était là le défi que je m’étais fixé, il y a plus de dix ans : créer un lieu spécifiquement pour la critique contemporanéiste. À ce moment, il restait encore difficile de trouver des lieux qui acceptaient spontanément des ensembles d’articles sur la littérature actuelle, plus difficile encore de repérer des ressources spécifiquement consacrées à la période contemporaine. Il s’agissait de contribuer à structurer le discours critique, à donner de la crédibilité aux travaux qui ne pouvaient se constituer par la convocation d’une glose critique abondante – nous sommes constamment à la constituer… c’est le lot de ce sous-champ disciplinaire.
Merci, dans ce contexte, aux nombreux auteurs et aux dizaines d’évaluateurs de s’être prêtés à cet exercice de confiance mutuelle, de rigueur et de persévérance. La revue a existé grâce à vous. Merci également aux membres du comité de rédaction de leur engagement et de leur appui à ce projet.
Une dizaine d’années ont passé. Ce sous-champ s’est largement structuré (peut-être trop d’ailleurs ?). Des revues, des collections, des éditeurs occupent ce créneau. Le caractère originellement disruptif de temps zéro s’est effrité, se rangeant docilement dans un éventail varié de ressources. Ce positionnement, à la marge et en porte-à-faux, s’appuyait aussi sur son mode de diffusion, une revue numérique, à l’époque encore mal considéré ou peu intégré dans les usages. À regarder la transformation vécue dans les dernières années par l’édition savante, nul doute que nous sommes maintenant ailleurs. Pour le mieux, le savoir circulant ainsi plus ouvertement, plus largement, plus librement.
L’aventure que constituait temps zéro a atteint son but, et son terme. Je ne cacherai pas que la lourdeur de la chose, liée à son exigence et à l’accaparement que celle-ci appelait, joue un certain rôle dans cette décision. C’est surtout un appel plus fort qui se fait entendre. Celui qui incite à tourner à nouveau le regard vers les enjeux qui sont aujourd’hui (et demain) en train de se cristalliser – c’est là que se dessine un prochain carré de sable pour moi. Impossible de ne plus prendre en considération les discussions autour de l’open peer review, les transformations qui s’esquissent pour les sphères numériques concomitantes des revues scientifiques et de l’édition d’ouvrages savants, les modes de distribution réinventés du savoir qui se situent à la rencontre des experts et des amateurs érudits… Il y a de quoi réfléchir, et de quoi faire. Le projet de l’éditeur numérique Codicille va en ce sens, mais ce ne sont que les premiers balbutiements de cette exploration. Il est temps de se déplacer sur le vecteur de l’innovation éditoriale, pour aller fixer, encore une fois un peu plus loin en avant, ce temps zéro à partir duquel nous travaillerons.