Synthèse de l’intervention de Ludovic Duhem – 26 novembre 2018

Introduction
Naviguant entre des préoccupations techniques, philosophiques et esthétiques, Ludovic Duhem présente les enjeux de la lecture et de l’écriture reliés au contexte contemporain des dispositifs numériques du web. Professeur de philosophie à l’Université de Valenciennes et d’Orléans, il est également artiste plasticien et performeur. En sortant du cadre traditionnel et académique de la production de l’écrit et de la lecture, il souhaite mettre en évidence et critiquer les situations où se crée le sens des choses. C’est effectivement une réelle quête du sens que propose Duhem grâce au rôle de l’écriture et aux formes de transmission du discours. Il s’intéresse à la genèse et à l’évolution des technologies de l’information (TI) qui servent, depuis l’antiquité à nos jours, à vulgariser et à réduire la complexité des savoirs, à la condition moderne de production et à la représentation des connaissances (Debord 1967). Dans une intervention éclatée, c’est sous l’angle de la recherche de sens commun et de l’adresse au lecteur qu’il interroge le rôle du design. Selon lui, le design est une adresse qui représente plusieurs éléments à la fois, donc il prendrait plusieurs formes et il transmettrait plusieurs sens selon les contextes, les discours, les intentions, mais aussi les sujets auxquels l’adresse est destinée. Il désire également clarifier la signification du terme « révolution » usuellement employé avec le fait « numérique » . Effectivement, l’allocution « révolution numérique » symbolise l’avènement du fait numérique dans nos sociétés contemporaines. Duhem cherche à connaître la définition et les caractéristiques de cette dite révolution pour comprendre la raison de l’emploi de cette expression. Pour lui, cela a tendance à renvoyer à la Révolution française de 1789, à un changement total, un changement de régime ou, à un changement de pratique tel que la révolution poétique de Franz Kafka (1883-1924) ou de Stéphane Mallarmé (1842-1898), ou encore, tel que la révolution plastique engendrée par le cubisme avec Georges Braque (1882-1963) et Pablo Picasso (1881-1973), et par l’art abstrait de Vassily Kandinski (1866-1944). Selon Duhem, le numérique n’apporte pas de rupture aussi totale et violente, d’où son questionnement de l’aspect révolutionnaire du numérique.

En écho avec ses réflexions philosophiques et sa pratique artistique, Duhem se pose en rafale plusieurs questions qui composent sa problématique : Sous quelle médium peut-on de la meilleure manière faire ressurgir le sens d’un discours ? Que signifie performer le sens ? Comment pouvons-nous, aujourd’hui, créer un dialogue dans la communauté ; est-ce toujours possible ? Seulement, y-a-t-il encore un nous ? Autant de questions qui guident sa pensée, sans nécessairement avoir la prétention de pouvoir toutes y répondre présentement.

Pour orienter sa démarche, il propose notamment l’hypothèse, somme toute avec quelques réserves, que les technologies peuvent contribuer à élaborer une communauté, même si pour certaines personnes, tel que Jean-Luc Nancy (1940-ajd), de nos jours l’adresse commune est impossible depuis la chute du mur de Berlin en 1989.

Son discours se divise principalement sous quatre axes : les premières formes d’écritures lors de l’Antiquité égyptienne et de l’Antiquité grecque, la figure auctoriale au siècle des lumières, la recherche de l’adresse commune et la multiplicité des adresses et, finalement, le design et son rôle dans le contexte numérique actuel.

Premier point
À la lecture du Mythe de Theuth dans le Phèdre de Platon, il est expliqué l’apparition de l’écriture en Égypte Antique. Ce texte est important, car il révèle aux lecteurs toute l’histoire du rapport à l’écriture dans la culture occidentale. En relatant ces faits, Platon élabore une critique de la technique de l’acte d’écrire et des enjeux qui lui sont inhérents. Ce texte est souvent compris comme une critique fondamentale de l’écriture, mais en réalité, le sujet est davantage une critique de la technique de l’écriture, de l’acte en lui même et de ses conséquences sur la transmission du savoir, de la décision politique qui en découle et de la transcription de la tradition jusqu’alors orale des connaissances. À travers cet écrit, une des critiques majeures de Platon est de désigner l’infériorité de l’écriture qui ne serait qu’une pâle copie de la vérité, comparativement à la parole vive qui serait plus rapprochée de l’information et des faits. Il est possible de se questionner si l’écrit est d’un quelconque secours ? « En effet, cet art produira l’oubli dans l’âme de ceux qui l’auront appris, parce qu’ils cesseront d’exercer leur mémoire : mettant, en effet, leur confiance dans l’écrit, c’est du dehors, grâce à des empreintes étran­gères, et non du dedans, grâce à eux-mêmes, qu’ils feront acte de remémoration; ce n’est donc pas de la mémoire, mais de la remémoration, que tu as trouvé le remède. » (Platon 274b-275b) Pour Platon, l’écriture qui peut sembler être un remède à la mémoire est, au contraire, un nuisible, car elle affecterait celle-ci qui deviendrait, par cette transcription, engourdie et non plus en éveil constant. Le passage relevé met bien cette idée en exergue. Faire appel à la trace signifie consentir à un individu sa condition d’insuffisance de la mémoire (hypomnésie), qu’il n’a plus la capacité, ni la valeur propre de transmettre la connaissance. L’écriture participerait à l’effacement perpétuelle de la mémoire vive des informations (anamnésie) à mesure qu’elle se crée. Duhem relie cet avertissement de Platon avec un phénomène observable depuis l’accessibilité quasi immédiate des savoirs écrits par l’entremise d’Internet. L’écriture ne nous sauve pas de l’oubli, car selon la tendance, les individus ne retiennent plus les informations par cœur. Toutefois, ils n’oublient pas non plus. Sans compromis, à travers la parole de Socrate, Platon profère que la mémoire n’a de vocation qu’à être vivante, donc de se transmettre par la parole vive. Cela fait écho à ce que Socrate nomme la maïeutique, soit du grec ancien maieutikon « l’art de faire accoucher les esprits » par la discussion et l’argumentation. En effet, selon ce point de vue, une peinture ne peut interroger, répondre ou éveiller des débats d’idées. Cela rappelle fortement l’allégorie de la caverne parue dans le Livre VII de La République (315 av. J.-C) à l’intérieure duquel Platon démontre l’importance de la pédagogie, de l’expérience et du débat dans la transmission de la connaissance et l’effet d’inculture véhiculé par l’apparence des images. Alors, Duhem annonce plusieurs questions attenant à cette réflexion : Comment cette écriture tellement présente peut-elle conduire à l’hypermnésie dans une société valorisant l’augmentation de la mémorisation de l’information (mnémotechnique) ou développant l’assimilation d’information par la symbolique (picto technique) ? Cela mène-t-il nécessairement à un apparat de mémoire, un semblant de vie ? Pour Platon, l’écriture, comme toute technique, est à la fois la médecine et le poison (pharmakon), car elle offre une double contrainte à l’individu : l’impossibilité de se séparer et de se libérer de l’écriture.

Deuxième point
En poursuivant son argumentation, Duhem en appel au mouvement des Lumières survenu au XVIIIe siècle en Europe. Ce courant de pensée promut les connaissances et le développement des savoirs chez les individus, grâce à l’hégémonie des sciences sur les enseignements obscurantistes du christianisme. C’est une prise de conscience de la force de l’homme à apprendre par lui-même. Pour illustrer son deuxième propos, Duhem analyse le texte Qu’est-ce que les Lumières (1784) d’Emmanuel Kant. Le philosophe allemand réfléchit sur la notion de liberté et ce que cela signifie. Pour Kant, la liberté est l’action de sortir de son état de tutelle intellectuelle faite par la dépendance aux autres individus et aux dispositifs. En comparaison avec aujourd’hui, Duhem met en garde que dans un contexte numérique, les individus sont, en effet, dans une espace de tutelle constante, au lieu d’être, selon la volonté diffusée, dans un état d’émancipation. Selon Kant, la tutelle proposée par l’éducation aurait vocation, une fois les outils de réflexion et de connaissances transmis, à se dissiper pour laisser l’individu se libérer pour faire ses propres expériences d’apprentissage. Toutefois, Duhem rappelle qu’aujourd’hui, il y a la confrontation avec la tutelle numérique. En se rapportant à la logique de l’émancipation de Kant, il émet le questionnement suivant : quelle est notre manière de nous éduquer numériquement ? En poursuivant la pensée de Kant, l’écriture et la lecture sont deux éléments primordiaux pour atteindre la liberté grâce à l’exercice de la raison. Il est possible de pratiquer sa raison à travers deux usages : par un usage privé, à condition d’être éduqué au préalable, en se questionnant personnellement sur ses désaccords sans en faire part au grand jour, et par un usage public grâce à son statut d’autorité savante en tant qu’homme de connaissances qui pense en terme d’écriture et de lecture de ses idées. Kant l’exprime ainsi : « (…) l’usage privé peut souvent être très-étroitement limité, sans nuire beaucoup pour cela aux progrès des lumières. J’entends par usage public de sa raison celui qu’en fait quelqu’un, à titre de savant, devant le public entier des lecteurs. » (Kant, lignes 293 – 296) Cela éclaire sur la définition de la figure auctoriale introduite par Kant. Pour prendre la parole en publique, il faut être un savant, ce qui signifie savoir penser avant de connaître l’écriture. Duhem insiste sur ce point pour dénoncer la situation inverse constatée aujourd’hui. L’écriture prévaut sur le débat oral. D’abord nous écrivons, puis nous démentons par la suite. Selon la pensée de Kant, lorsqu’un individu écrit, cette personne est déjà un savant. En ce qui concerne la tutelle entraînée par l’enseignement, elle est un mal pour un bien, car son utilité est comprise après coup, une fois affranchie de celle-ci.

Troisième point
Pour Duhem, cela est une certitude, aujourd’hui, notre société est celle de l’image, où nous faisons sans cesse du collage. La poésie n’est pas uniquement un sens codifiable de l’écriture. Elle est davantage un support de la langue, ce que l’autocomplétion (le fait pour un élément de se compléter de manière automatique par soi-même) ne comprend pas. Duhem pose ainsi de nouvelles interrogations : Quelle est l’opposition entre langage naturel et langage formel ? Quelle est la distinction entre le langage philosophique et le langage littéraire ? Est-ce que la confrontation de ces types de langages troublerait les deux langages par nature et par formalité ? Duhem fait référence aux recherches de Roland Barthes sur la linguistique et la lexicologie, notamment dans Le bruissement de la langue (1993). Il est difficile de définir la langue, entre autre par les nombreux sens qu’elle peut contenir. Ainsi, Duhem se lance dans l’inspection d’un sens commun aux divers langages. En lançant l’adresse au design, Duhem aperçoit une ambiguïté, une difficulté omniprésente. Conformément à Duhem, le design ne possède pas un seul sens. Il est en même temps dessin, désignation, conceptualisation, activité, résolution de problèmes et bien plus encore. Selon le terme choisi au préalable, le design n’est pas imaginé, ni abordé de la même façon. Selon lui, le design est tout aujourd’hui. Devant ce constat, Duhem tente d’évaluer la responsabilité du design dans la société et son rôle de transmission des connaissances. Il cherche à déterminer si l’affirmation de l’omniprésence du design n’est pas un abus de langage ou une mode, tout simplement. Des liens sont-ils à établir avec l’usage de l’expression « révolution numérique » ? Actuellement, il constate que le design est présent à chacune des étapes des projets contenant de l’écriture. Auparavant, Duhem explique que les sites premiers sites web étaient des prolongements de soi, tels des journaux pour effectuer des examens de consciences à travers l’écriture de soi. Par la suite, il s’est avéré que ces exercices étaient plutôt des envies et mettaient de l’avant des soucis de sociétés considérées fermées et narcissiques. Désormais, les supports utilisés intègrent une forme d’écriture et de lecture ayant un graphisme dans lequel il est possible d’avoir un traçage et un contrôle dans un certain nombre de données. Toutefois, il est impossible d’avoir accès au contenu sans la machine (l’ordinateur) et sans entrer dans un empilement de protocoles qui conditionnent les textes de façon dramatique. Duhem évoque la notion de la raison computationnelle de Bruno Bachimont (2007, 2010) qui est la condition de l’impact de l’écriture graphique sur nos rapports à la connaissance et sur l’émergence de nouvelles structures de la pensée. Quelque chose aurait radicalement changé, ce qui amènerait des nouveaux modes de lecture. En guise d’exemples, Duhem pointe les assistants numériques et les logiciels d’intelligence artificielle (IA) qui sont les nouveaux potentiels apparus avec le fait numérique. Autre exemple, le contexte numérique contribue à l’expansion de la notion contributive et collaborative. Le mail roman Rien n’est sans dire (2001) de Jean-Pierre Balpe représente bien ce principe participatif où il y a eu la création d’un protocole et où, finalement le protocole de l’œuvre remplace totalement l’œuvre en elle-même. Ce type d’œuvre ouverte diverge de la définition donnée par Umberto Eco (1962), car au delà de l’interprétation d’une œuvre à travers sa propre sensibilité, celui qui consomme l’œuvre participe à sa réalisation et devient co-auteur. Le protocole envisage dès le départ l’intégration de plusieurs personnes habituellement plutôt reléguées uniquement à la réception d’une œuvre et dorénavant à sa désignation. Par exemple, voici les deux premiers règlements du protocole : « Le roman ne commencera que s’il y a au moins trente lecteurs inscrits. // J’écris à la première personne et parle d’un nombre indéfini de personnages qui se connaissent ou non, l’ensemble raconte une histoire, celle de Stanislas (Saint du jour d’envoi du premier courrier du roman). Je fais partie des personnages en tant que narrateur. »

Quatrième point
Pour cette dernière partie, à la recherche de l’adresse commune, Duhem constate le potentiel grandissant de la multiplicité des adresses. Mais, existe-t-il une adresse qui puisse être commune ? Certes, dans le design, la question de la participation est dorénavant omniprésente, entre autre, à travers la co-présence demandée dans une œuvre tel que vu précédemment. La responsabilité du lecteur est maintenant engagée. Pourtant Duhem s’attarde sur ces nouvelles questions : Un nous est-il toujours possible ? Reste-t-il un nous ? Aujourd’hui, persiste-t-il une notion de communauté ? La collectivité est-elle possible grâce à l’usage des nouvelles technologies numériques ? Peut-on se rassembler à travers la lecture et l’écriture ? Il insiste : « Nous devons répondre de l’adresse commune. » En filigrane tout au long de son discours, Duhem croise dans cette quête de sens la recherche de l’interprétation que pourrait avoir la notion de cette révolution numérique en cours. Il croit en l’importance de l’apposition du terme numérique au concept de révolution et de l’impact que cela a dans ce qui incarnerait un pouvoir de changement. Pour élargir la réflexion, il se demande : Une telle révolution a-t-elle eu lieu ? Si oui, quand s’est-elle déroulée ? Quel événement marque-t-il la révolution numérique ? Est-ce un enjeu historique ? La révolution doit-elle avoir lieu, si ce n’est pas encore le cas ? En quoi s’inscrit-elle dans les révolutions techniques ? La révolution tend à renvoyer à un imaginaire de changement total, voire d’un contexte de violence vers un changement de régime et de pratiques, hérité de l’esprit français de la Révolution de 1789. Les chercheurs scrutent encore dans les écritures nées de la pratique du numérique un chamboulement digne de la force du renversement poétique mallarméen ou romanesque kafkaïen.

Conclusion
Aujourd’hui, d’une inflation de l’écriture dans un contexte numérique et de son pouvoir pharmacologique, jusqu’à la création d’un nuage de données ou à l’autocomplétion où les mots s’écrivent seuls dans l’espace de recherches de Google, les enjeux littéraires peuvent devenir des enjeux séquentiels et statistiques. Néanmoins, l’enjeu de l’écriture comme pharmakon est incontournable lorsqu’on interroge l’écriture au cœur des pratiques numériques, entre autre sur le propre des supports. Avec la valeur contributive, on peut sérieusement se demander si l’écrivain n’est pas voué à être totalement destitué de sa place publique et de son autorité d’individu savant. Duhem est en mesure se se demander, tout comme le faisant à l’aube du post-modernisme Maurice Blanchot qui prévoyait peut-être déjà le fait numérique et ses effets sur l’écriture : « Où va la littérature ? (…) l’essence de la littérature, c’est d’échapper à toute détermination essentielle, à toute affirmation qui la stabilise ou même la réalise : elle n’est jamais déjà là, elle est toujours à retrouver où à réinventer » (1955). D’un autre point de vue, tel qu’il fut emmené plus tôt, qu’advient-il de la responsabilité de l’auteur et du lecteur lorsqu’il n’existe plus d’autorité sur les diverses plateformes et outils mis en ligne ? Parler en son propre nom, en excluant le « nous » collectif , ou en employant des filtres et des avatars lors de la publication, ne sont-ils pas des dispositifs qui empêchent aux individus d’être imputables et de s’emparer d’une quelconque responsabilité ? Duhem rappelle donc l’importance de remettre en question les supports et de les interroger, car écrire à l’encre, écrire au stylo, écrire à la mine ou écrire avec un clavier n’implique pas les mêmes choses et cela influence le sens des écritures. Guillaume Apollinaire (1880-1918) ira d’ailleurs plus loin que Mallarmé dans le rôle du design en jouant avec l’organisation des mots sur la feuille et en créant des poèmes sous la forme de calligrammes.

Ouverture de la pensée et proposition de solution
Le sens commun est une notion importante de la pensée ethnométhodologique. Aussi appelé l’indexicalité commune, cela désigne la création d’un référentiel commun entre les membres d’une même communauté. Tel la construction d’un langage informatique d’un logiciel, à l’échelle humaine, l’ethnométhodologie se demande comment se crée un référentiel commun et comment l’observer. Amiel (2010) met de l’avant la méthode de la réflexivité qui est « l’idée générale de la réflexivité est celle d’une relation qui lie l’objet à lui-même. » (2010). Cela entend que le langage utilisé et les actions exécutées sont autant d’éléments de description que de construction de la vie sociale, donc de sens commun dans une communauté. En mettant sans cesse en relation la pratique et le contexte des actions, un lexique complet et adapté à la situation vient à se constituer. La réflexivité est une notion centrale traité comme un phénomène de création du sens qu’un ou plusieurs individus mettent en œuvre lorsqu’il est confronté à une situation où on désir faire sens de ce qui est dit ou fait (indexicalité). L’indexicalité est le fait de créer un corpus de connaissances reliées à des expressions de langage et à des actions. L’ethnométhodologie part du principe que l’activité humaine, dont fait parti l’écriture et la littérature, est une source continue de création de connaissances et de sens. La création d’un corpus de référents de significations, de sens commun et d’expressions, suppose une connaissance partagée d’un groupe dans un contexte donné. Ce type de référentiel est pragmatique et existe dans une relation de dépendance entre l’indexicalité des actions au contexte référent observé. En d’autres termes, la recherche de sens commun ici exposé par Duhem peut-être certainement résolue si on observe l’écriture dans un contexte en particulier d’écriture numérique. À l’encontre du structuralisme, l’ethnométhodologie cherche le particulier afin de trouver le sens commun relatif à une situation unique, soit un référentiel relié à un cas précis et non à une généralité.

En ce qui concerne la question de l’autorité auctoriale, la question ne se pose pas nécessairement en ethnométhodologie. Inspiré de la phénoménologie, Harold Garfinkel emprunte à Alfred Schütz le concept d’intersubjectivité qui est l’idée qu’en sciences humaines, il n’existe pas d’objectivité, que chaque personne apporte une influence sur la subjectivité d’un groupe. L’intersubjectivité est la croyance que les individus sont partie constituante du tissus social et qu’ils participent activement à la création de sens commun, donc de l’intercompréhension. Pierre Quettier illustre le pouvoir de la subjectivité comme d’une qualité « profane » pour observer consciemment : « […] la subjectivité des procédures relationnelles de l’action pratique – les leurs et celles des différents acteurs auxquels ils ont affaire […] » . (Quettier, 2009) Cela insinue que chaque membre d’une communauté apporte ses connaissances qui contribuent, à échelle égale aux connaissances des autres membres de cette même communauté, à la définition du sens commun.

L’ethnométhodologie est une pensée très pratique en humanités numériques, car elle s’adapte à la logique des pratiques du numérique en société. Elle étudie chaque phénomène dans une logistique du cas par cas, à la recherche de lois ad hoc adaptées à chaque situation. Cette branche des sciences humaines se base sur la capacité à cumuler des données et à produire un document provenant d’une activité qui crée par elle-même du sens (Amiel, 2010). Cela pourrait être pratique, par exemple,  lorsqu’on vient à vouloir comprendre les nouveaux gestes de lecture des écritures numériques. Cette descriptibilité crée du sens et le donne à voir. Finalement, c’est rendre compte des signifiants et des signifiés de ce qui est dit ou fait. L’écriture et la parole vive ont donc la même valeur. Une méthode qui peut être efficace et pratique pour faire ressurgir le sens commun recherché.

 

Gabrielle Godin

 

Bibliographie et webographie
Amiel, P. (2010). Ethnométhodologie appliquée: éléments de sociologie praxéologique. Condet sur Noireau : Presse du Lema.
Balpe, J.-P. (2001). Rien n’est sans dire. Repéré à : http://www.utc.fr/~wprecip/modules/collaborative/adultes/res/mail-roman.pdf
Barthes, R. (1993). Le bruissement de la langue. Paris : Éditions Le Seuil.
Bachimont, B. (2007). Ingénierie des connaissances et des contenus : le numérique entre ontologies et documents. Paris : Hermès.
Bachimont, B. (2010). Le sens de la technique : le numérique et le calcul. France : Les belles lettres.
Blanchot, M. (1955). L’espace littéraire. Paris : Gallimard.
Blanchot, M. (1980). L’écriture du désastre. Paris : Gallimard.
Debord, G. (1967). La société du spectacle. Paris : Buchet/Chastel.
Duhem, L. (2013). « Penser le numérique avec Simondon » . Paris : Nouvelle revue de Philosophie. Repéré à : https://www.academia.edu/9024613/Penser_le_num%C3%A9rique_avec_Simondon_Thinking_the_digital_with_Simondon_
Eco, U. (1962). « L’œuvre ouverte » . France : Point Seuil. (n˚107).
Garfinkel, H. (1967). Studies in Ethnomethodology. Polity Press. New York : Éditions Reprint.
Kant, E. (1784). Qu’est-ce que les lumières ? Dans A. Durand, Éléments métaphysiques de la doctrine du droit. (traduit par J. Barni). (1853, pp. 281-288)
Repéré à : https://fr.wikisource.org/wiki/Qu%E2%80%99est-ce_que_les_Lumi%C3%A8res_%3F
Lebrun, P.-B. (2015). « La responsabilité » . Empan. (vol. 3, n˚99, pp. 105 à 109). Repéré à : https://www.cairn.info/revue-empan-2015-3-page-105.htm
Platon. (V-IVe av. J-C.). Phèdre. Repéré à : https://cercamon.net/2006/05/10/platon-sur-lecriture-phedre-274-276/
Quettier, P. (2009). Une formation interdisciplinaire des informaticiens à Paris 8. Les concepts l’ethnométhodologie comme moyens et fins de nouvelles « humanités » . Colloque 40 ans de l’Université Paris 8 Les Universités au temps de la mondialisation et de la compétition pour l’excellence. Saint-Denis : Université Paris 8.
Thibaud, H. (2013). « Enseigner l’activité « écriture collaborative » ». Formes et enjeux de la collaboration numérique. (vol. 7, n˚1). Repéré à : https://journals.openedition.org/ticetsociete/1314
Schütz, A. (1998) Éléments de sociologie phénoménologique. Paris : L’Harmattan.

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