La construction des personnages de fictions narratives numériques, un lien vers l’autopoïesis ?

En matière de narratologie transmédiatique, certains chercheurs comme Jan-Noël Thon (voir son article « Narrativity » dans The John Hopkins Guide to Digital Media, 2014) pointent une tendance globale vers la volonté de régler les « défauts » des deux définitions classiques de la narrativité, notamment distinguées par Wolf Schmid (Schmid, 2003) :

1) une définition large de la narrativité, qui se focalise sur l’aspect « histoire » et non sur le discours. Cette définition de la narrativité va dès lors intégrer tous les types de texte médiatiques qui font état d’un « changement d’état » (la notion n’étant pas définie, mais on voit assez facilement ce qu’elle peut recouper), et dans lesquels il y a suffisamment d’évènements qui se succèdent (la succession d’évènement faisant alors office de narration).

2) une définition plus restrictive, qui met l’accent sur la dimension verbale de la narration, et donc sur la présence d’un narrateur. De ce côté théorique se situent le travail d’auteurs comme Genette, Chatman ou Prince. David Fontaine, dans La PoétiqueIntroduction à la théorie générale des formes littéraires, rappelle que cette vision fonde une grammaire « restreinte au verbe, puisque c’est lui qui assume l’action dans la phrase et fonde la possibilité du récit » (Fontaine, p. 36). C’est donc une dimension verbale, fondée sur l’agir, que présente cette acception.

Face aux lacunes de ces deux acceptions classiques, des auteurs comme Monika Fludernik, Fotis Jannidis, Marie-Laure Ryan et Werner Wolf se sont élevés pour proposer de plutôt considérer la notion comme un spectre, dont le référentiel sera la narration orale. Jan-Noël Thon cite ainsi Fotis Jannidis :

Jannidis proposes “to treat the narration in films, the narration in comic strips, and the narration in computer games as different forms of ‘narration,’ each of which is located at a greater or lesser distance from the prototype, oral narration”, Jannidis, p. 40.

De son côté, Werner Wolf considère qu’il est plus intéressant de maximiser les traits de narration – de former en quelque sorte une « image mentale » d’un prototype narratif – avant de comparer les cas concrets avec ce prototype virtuel. Ce rapport à un idéal de la narration, idéal formé (on l’imagine) dans les racines du mythe, pose la question du personnage comme vecteur d’agentivité au sein même de la narration. Le personnage est en effet celui par qui l’agir advient ; c’est par lui, ou peut-être même plus pour lui que survient la narration.

Pour David Fontaine, les personnages d’un récit ne sont pas des substitutions métaphoriques de personnages réels. Au contraire, « Ils sont avant tout pris dans le système du texte, selon un rapport métonymique de construction réciproque » (Fontaine, ibid.). Cette construction réciproque présente le texte comme une construction organique, proche du concept d’autopoïesis développé par Varela et Maturana (1974). Le texte pourrait alors être considéré comme une construction réciproque, où la forme influe le fond des personnages et où, dans une mesure peut-être plus restreinte, le fond des personnages influe le choix de la forme.

De façon générale, les personnages sont évidemment subordonnés à l’action (ce que mentionnait déjà Aristote dans sa Poétique). Est-ce toujours le cas à l’aune des fictions narratives numériques, fictions dont la forme varie grandement d’une composition à l’autre, d’autant plus que celles-ci ne sont pas fixées au sein d’un médium particulier ? En effet, on pourrait juger que ces fictions se caractérisent dans une certaine mesure par leur inconsistance formelle (au contraire du livre numérique homothétique) car dès lors qu’il n’y a numérique, il y a dilution des marges.

Une oeuvre comme Cathy’s Book (2006) met ainsi en scène une narration transmédia, qui se déploie sur d’autres supports (web et téléphone) que le livre papier. De son côté, The Fantastic Flying Books of Mr. Morris Lessmore (2011) est à la fois un livre papier et un court-métrage d’animation. Les deux oeuvres se qualifient sous le terme de « livres numériques », mais il est difficile de relier totalement la question de la narration à celle d’un objet fini – car où s’arrête la diégèse : dans le livre, dans le court-métrage, dans les deux ou dans l’imaginaire du lecteur-spectateur ?

Dans les deux cas, les personnages fluctuent au travers des formes, dans un immatériel qui n’a rien de numérique : leur présence est tant à l’intérieur des marges qu’en dehors. Ils vivent sur le papier, sur l’écran, sur le web ; et ne vivent-ils que là ? Dans le cas de The Fantastic Flying Books, la narration est faite à la troisième personne, mais le lecteur intervient physiquement pour déplacer des objets virtuels (du clic’n drop d’image sur ipad, entre autres), ces actions participant pleinement de l’élan narratif dans lequel s’inscrit l’histoire. Le type de diégèse est donc spécifique, puisque le narrateur n’est pas seulement présent dans le livre papier ou dans l’application : il est extérieur, agissant à la fois sur le rapport aux formes et le récit, dans une construction symbiotique. En plus de ce méta-narrateur, le récit se construit bien avec le lecteur, ses actes, leur vitesse et leur imaginaire imprimant autant la diégèse que les mots posés sur l’écran ou la page.

Il est certain qu les formes dépendent toujours largement du type de média dans lesquelles s’insère la narration. Laissons le dernier mot à Marie-Laure Ryan à ce sujet :

« when it comes to narrative abilities, media are not equally gifted; some are born story-tellers, others suffer from serious handicaps » (Ryan, p. 4)

Dans le cas des fictions narratives numériques, la forme est inconstante. Le jeu de construction du récit se fait donc avec le lecteur, et au travers des marges. Au contraire du livre papier ? C’est loin d’être une certitude.


FLUDERNIK, Monika, Towards a “Natural” Narratology, Routledge, 1996, 472 p.

FONTAINE, David, La PoétiqueIntroduction à la théorie générale des formes littéraires, Nathan Université, 1993, 127 p.

JANNIDIS, Fotis, « Narratology and the Narrative », dans What Is Narratology, 2003, p. 35-54.

VARELA, Francisco G., MATURANA, Humberto R., et URIBE, Ricardo, « Autopoiesis: the organization of living systems, its characterization and a model », dans Biosystems, 1974, vol. 5, no 4, p. 187-196.

RYAN, Marie-Laure, Avatars of story, U of Minnesota Press, 2006, 296 p.

SCHMID, Wolf, “Narrativity and Eventfulness.” dans What Is Narratology? Questions and Answers regarding the Status of a Theory, De Gruyter, 2003, p. 17–33.

THON, Jan-Noël, « Narrativity », dans The John Hopkins Guide to Digital Media, 2014, p. 351-355.

WOLF, Werner, « Das Problem der Narrativität in Literatur, bildender Kunst und Musik: ein Beitrag zu einer intermedialen Erzähltheorie », dans Erzähltheorie transgenerisch, intermedial, interdisziplinär, 2002, p. 23-104.

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