La ligne droite (Marie-Pascale Huglo)

 

De l’escalator à Beaubien provient un bruit de soufflerie. La première fois, j’ai cru que le métro arrivait. J’ai couru vers la passerelle pour trouver, de part et d’autres, des rails ternis et du vide (scène de western parachutée en ville, silhouettes debout sur le quai, immobiles, se faisant face). Je marche sans trop me presser jusqu’à l’extrémité du quai, mon sac ballotte. Une onde électrique dans les rails annonce l’arrivée imminente du train. Les portes s’ouvrent vis à vis des flèches au sol, les passagers s’écartent, laissent sortir avant d’entrer, bruit de soufflerie dans le wagon, là aussi brassage de l’air, transports sous respiration artificielle. Trois sonneries annoncent la fermeture des portes, le train repart, accélération, cliquetis (jeu dans les vis ?), décélération.

Quand commence le voyage ? À partir de quand serai‐je en route vers Québec ? Où tracer la limite ? Sur la ligne orange du métro de Montréal, nous ne sommes pas voyageurs mais usagers, nous faisons preuve de civisme, ne jetons pas les rebuts n’importe où, ne nous comportons pas comme dans notre salon, ne retenons pas les portes des wagons, n’apportons rien de dangereux, ne gênons pas les autres usagers en parlant trop fort, ne nous mettons pas sur le chemin des trains. La mort ne porte pas son nom, mendier est interdit, les animaux sont interdits , les incidents sont des paquets de mots bien détachés, toujours les mêmes sur le même ton, toujours la même voix féminine, ralentissement de service, porte de train bloquée, service interrompu, d’autres messages suivront.

Soufflerie à l’arrêt, Rosemont, une femme clopine en direction du wagon. Le signal sonore retentit, trois coups partant du bas vers les aigus suivis de la fermeture des portes. La femme pile net au premier coup du signal, les manches de son manteau pendent, elle lève les deux bras lentement, le train accélère, crescendo, cliquetis. L’image de la femme persiste un temps, je revois les montagnes de Québec (les montagnes de Québec apparaissent presque à la fin du trajet, un peu avant la traversée du pont. C’est le moment fort du voyage. Je sais, à ce moment‐là, que le relief du monde a changé, je sais qu’on est ailleurs, l’envie de poursuivre jusqu’à Trois-Pistoles me prend). Conversations diffuses sur ma droite, à Berri‐UQAM, je descends.

Vers Québec n’est pas une destination, pas seulement une direction. Vers Québec, c’est le mouvement même du voyage : en route, en chemin comme en amour : embarqué. À Berri‐UQAM, on nous fait traverser l’ancienne gare d’autocars pour rejoindre la nouvelle. Les portes vitrées numérotées sont recouvertes d’un papier brun opaque filtrant la lumière du jour, je longe les portes condamnées, il n’y a presque personne, silence relatif (vague impression d’être entrée par effraction dans un corps mutant, par erreur de m’être glissée dans une retraite urbaine), néon, longs couloirs, passage souterrain. La rumeur du hall de la gare en activité me cueille au pied de l’escalier roulant. Je me retrouve parmi des gens marchant dans tous les sens. En attendant qu’un guichet se libère, je m’imprègne du buzz du voyage, le préposé me fait signe, Québec porte numéro six dit‐il, je le fais répéter (ça le fatigue), numéro six. Je me mets en ligne pour le prochain départ, l’homme devant moi mastique un chewing gum en faisant pivoter la tête sur la base de son cou, il balaie le hall du regard comme sur un Mirador, mâchoire hyperactive. Les hauts-parleurs diffusent des chansonnettes, les annonces sont bilingues, pas comme dans le métro. Toronto, Rimouski, Boston dessinent un territoire nord‐américain dont la gare d’autocars de Montréal forme le centre.

Claquement de la soute à bagage, fermeture des portes, moteur en sourdine, départ en marche arrière. Montréal ne se ressemble pas : plus fenêtrée, plus lumineuse, plus routière qu’à hauteur de trottoir. Passants par grappes (de la tête aux pieds et non l’inverse), clignotant, tournants difficiles, le chauffeur conduit d’une main. Le rapport d’échelle change. Je suis ailleurs en territoire familier, sensation « migrante » que j’éprouve chaque fois que l’autocar quitte le centre-ville vers Longueuil, multipliant les arrêts, bringuebalant sa coque trop longue (tout au fond, la cuvette). Nous sommes partis, mais nous ne sommes pas encore en route. À Longueuil, je peux toujours descendre, m’en retourner chez moi comme je suis venue, par le métro. La ligne droite vers Québec commence après, après Longueuil l’autocar prend la route pour de bon, vitesse de croisière. Le moteur ronronne, clignotant par ci par là, éclats sourds sortis des écouteurs autour. Plus un seul virage, ciel aveuglant. Je sors mon bouquin. Après quelques pages, je ferme les yeux, j’écoute les bruits monotones. Tête lourde, secousses nerveuses, irrépressible envie de dormir ; je me cale contre mon châle roulé en boule, images mentales, noir.

 

 

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