L’imprimé comme stratégie politique, le numérique comme garant de la cohérence : le zine féministe québécois

Qu’est-ce qu’un zine ? Si la pratique existe et prospère déjà depuis plusieurs décennies, les recherches à son sujet débutent seulement dans les années 1990, notamment avec les travaux de Stephen Duncombe et la parution de son ouvrage Notes from the underground : zines and politics of the alternative culture. Une définition s’impose alors : « Zines are non-commercial, non-professional, small-circulation magazines which their creators produce, publish and distribute by themselves[1]. »Bien qu’on reconnaisse souvent une esthétique particulière aux zines – artisanale, proche du bricolage –, celle-ci ne fait pas partie de la définition donnée par Duncombe puisqu’il n’est pas rare que des zines adoptent une esthétique différente. Le médium présente donc une grande variation quant à son apparence, mais il est également très diversifié dans ses contenus. Cela s’explique sans doute par l’histoire du médium ; chacune des étapes de son développement a laissé un créneau encore investi aujourd’hui par les créateurs.

Le zine, d’abord appelé fanzine, apparaît aux États-Unis au début des années 1930 et désigne de petits magazines rédigés et échangés par les amateurs de science-fiction. Les créateurs de bandes dessinées y voient par la suite un médium intéressant pour diffuser leurs œuvres. Dans les années 60 et 70, le zine, fortement associé avec la culture punk underground, prend un ton plus contestataire. Au tournant des années 1990, une autre tendance fait son apparition au sein de la production de zines : le mouvement des Riot grrrls. Ces créatrices présentent dans leurs zines une critique féministe de la scène punk alternative et donnent l’élan à la création de milliers de zines féministes qui s’éloignent peu à peu de l’underground punk pour diffuser une critique plus générale du patriarcat et de ses mécanismes. Les zines de notre corpus s’inscrivent dans cette tradition. Nous proposons plus précisément d’étudier le zine en tant que médium de résistance dans le cadre des luttes féministes actuelles au Québec. Pour ce faire, nous avons sélectionné trois zines, produits entre 2016 et 2018, issus du travail de collectifs féministes montréalais non mixtes.

Le premier zine étudié, Guédailles, est produit par Les Panthères rouges. Il a vu la parution de deux numéros et propose majoritairement des textes poétiques. Quelques illustrations se glissent également entre ses pages. En 2016 et 2017, deux numéros du zine Londonderryparaissent. Publié par le collectif cycloféministe Les Dérailleuses, il présente une plus grande variété de contenu : textes d’opinion, poèmes, bandes dessinés, modes d’emploi, trucs et astuces, toujours dans le but de « défier […] le sexisme qui s’infiltre dans toutes les sphères du monde cycliste[2]. » Enfin, Filles Missiles se définit plutôt comme une plateforme de diffusion des productions artistiques des femmes, notamment à travers leur zine éponyme qui a connu déjà trois numéros depuis le lancement à l’hiver 2016. Les membres de ces trois collectifs sont loin d’être les seules à contribuer à leur zine, elles font en effet appel à des collaboratrices afin de présenter des perspectives aussi variées que possible.

Guédailles, Londonderryet Filles Missilesne sont disponibles qu’en format papier. Les trois collectifs assurent bien entendu une présence en ligne, mais ils ont choisi de ne pas produire de version numérique de leur zine, ce qui peut paraître surprenant « à l’heure du féminisme en ligne[3] » où blogues, webzines, journaux et forums inondent la toile. Nous tenterons alors de voir comment ce choix de l’imprimé peut se justifier en regard des objectifs que poursuivent ces collectifs et des valeurs qu’ils défendent. Nous sommes d’avis que leur activité en ligne n’est pas que parallèle à leur projet de zine, qu’elle permet d’assurer sa cohérence. Nous présenterons nos observations en deux temps. D’abord nous dégagerons les objectifs de ces collectifs afin de voir comment le support imprimé permet d’y répondre. Nous tenterons par la suite de montrer pourquoi, en regard des valeurs que ces trois collectifs défendent, ils ne peuvent se passer complètement du numérique.

 

PARCE QUE les représentations proposées sont insatisfaisantes

Le zine permet à un groupe marginalisé de prendre la parole « en se donnant les moyens de la diffuser[4]» et donc, sans avoir à se conformer aux attentes et exigences de la sphère dominante. Par la production d’un zine, Les Panthères rouges, Les Dérailleuses et Filles Missiles créent un espace où elles peuvent librement s’exprimer sur des enjeux qui touchent les femmes. Elles cherchent ainsi à proposer une alternative aux discours qui dominent dans les médias traditionnels, mais aussi à jeter la lumière sur des enjeux qui sont complètement ignorés par ceux-ci : « […] there are also a number of informal feminist collectives that use self-publishing alongside other activist strategies to make pressing issues public and to create social change in their communities[5]. »Guédailles, Londonderryet Filles Missilessont des actions politiques menées par des « femmes qui veulent changer les choses et qui n’ont pas peur de trouver les outils pour le faire[6]».

Ces trois zines s’attaquent principalement aux représentations des femmes qui dominent dans les médias. Déjà chez les Riot grrrls on lisait : « BECAUSE in every form of media I see us/myself slapped, decapitated, laughed at, objectified, raped, trivialized, pushed, ignored, stereotyped, kicked, scorned, molested, silenced, invalidated, knifed, shot, choked and killed[7]. »Nos trois collectifs montréalais ne sont pas les seuls à assurer la suite de cette lutte amorcée dans les années 1990 : « […] on retrouve de plus en plus de jeunes féministes qui utilisent des formes d’art féministes pour critiquer l’image des femmes dans les médias et la publicité[8]. » Les Panthères rouges, Les Dérailleuses et Filles Missiles voient essentiellement deux problèmes majeurs avec les représentations des femmes dans les médias. Tout d’abord, ces représentations, bien qu’elles soient déterminantes pour la relation que les femmes entretiennent avec leur corps, ne sont pas diversifiées ; très peu de modèles sont offerts au public. Ces représentations, qui ne peuvent alors que correspondent à une très petite partie de la population, établissent des normes oppressantes qui vont régir la façon dont chaque femme perçoit son corps. Les femmes ressentent ainsi leur corps comme une source de conflit puisque, selon les critères établis par les médias, il n’est pas comme il devrait être. De plus, ce corps, c’est tout ce que les représentations laissent aux femmes pour se faire valoir. Les femmes sont représentées comme des êtres passifs dont la seule finalité est de plaire. Elles sont réduites à leur apparence. Les médias ne s’intéressent pas à ce qu’elles font, ce pour quoi leurs créations, leurs découvertes et leurs actions sont passées sous silence.

Guédailles et Londonderry s’engagent à offrir des alternatives à ces représentations problématiques en montrant la diversité des corps féminins et en abordant des sujets tabous associés au corps de la femme. Les Panthères rouges et Les Dérailleuses font donc du corps un thème dominant dans leur zine. Les illustrations, véritables célébrations de la diversité corporelle, présentent des corps, aux teints et aux tailles variés, avec des vergetures, des tâches pigmentaires, des rides et des poils.

De plus, les deux collectifs visent une désacralisation du corps de la femme. Toujours montré épilé, hydraté, soigné, maquillé, le corps que les médias choisissent de représenter est artificiel et certaines situations naturelles que vivent toutes les femmes sont ignorées. Ainsi passées sous silence, ces situations deviennent embarrassantes, taboues, « proscrit[e]s de la conversation publique[9]». On impose le silence à leur sujet sous peine d’être perçu comme déplacé, vulgaire ou même répugnant. Guédailleset Londonderryosent aborder les menstruations, les mycoses vaginales et les hémorroïdes. Cette mission de montrer le corps féminin dans son entièreté est très explicite chez Les Panthères rouges qui écrivent en guise de présentation du collectif : « Né en 2015 d’une passion pour le sang menstruel, le collectif vise à poétiser les tabous corporels et à magnifier les abjections liées aux corps féminins. Les Panthères rouges revendiquent la beauté des tampons souillés, des vergetures, des infections urinaires, des diarrhées postboisson[10]. » Le numéro un du zine a d’ailleurs pour thème les menstruations, et non les règles, euphémisme utilisé par les médias lorsqu’ils abordent le sujet habituellement dans le but de donner des conseils sur la meilleure façon de cacher une protection sanitaire. Guédaillesmontre sans détour la réalité des menstruations et surtout sans essayer d’enjoliver la représentation : « Chaque mois, je salis tout ce qui touche ma vulve. Mes bobettes blanches, vertes, roses sont tachées de rouge, comme si je les avais embrassées avec la plus grande passion[11]. » En tant que collectif cycloféministe, Les Dérailleuses vont, quant à elles, parler de « santé cyclo intime » et de certains désagréments, tels que des douleurs aux parties génitales, la mycose vaginale et les hémorroïdes, que peut occasionner une longue sortie à vélo. De tels articles contribuent à montrer que ces situations sont normales, qu’elles surviennent fréquemment et qu’aucune honte ne devrait y être associée. Guédailleset Londonderryse présentent donc comme une résistance aux représentations dominantes et montrent un désir de les changer, d’y ajouter, de les diversifier.

La mission de Filles Missiles se présente un peu différemment, mais rejoint tout de même l’objectif des deux autres collectifs, soit celui d’offrir une alternative aux représentations de la femme dans les médias traditionnels. En donnant une plateforme aux créatrices québécoises, elles leur offrent une représentation dans l’espace public où elles sont souvent invisibilisées. Filles Missiles souhaite ainsi rendre « visible un travail souvent marginalisé[12] » en offrant un endroit pour parler de la création des femmes, pour montrer qu’elle existe, pour la représenter et la diffuser. Le collectif permet de représenter des femmes agissantes et montre ainsi qu’une femme est plus que son corps, qu’elle peut se définir par autre chose que son apparence : « Zines continue to be important in the lives of young women because they act as a form of resistance to dominant messages about how a girl is supposed to define herself[13]. »

 

L’imprimé comme stratégie politique

Si la mission des Panthères rouges, des Dérailleuses et de Filles Missiles est de proposer une alternative aux représentations problématiques de la femme offertes dans les médias, comment le zine imprimé les aide-t-il à atteindre cet objectif ? « Pour des femmes par des femmes[14]» : le slogan de Filles Missiles est clair, leur public cible est féminin. On peut alors suggérer que le support imprimé ait été choisi pour permettre de rivaliser avec d’autres publications dirigées vers les femmes : les magazines féminins. Pour se présenter en tant que résistance face à ces publications riches et puissantes, le zine doit d’abord s’assurer d’une certaine visibilité dans l’espace public.

Il a été remarqué dans le cas des études sur le féminisme en ligne que les femmes qui ne produisent que sur Internet se retrouvent souvent exclues des débats publics. Veronica Gomes écrit à ce sujet dans son étude sur le blogue québécois Je suis féministe: « Le manque d’attention accordée aux nouvelles pratiques de ces jeunes femmes les exclut ainsi des débats sur le futur du féminisme, puisqu’on ne semble pas voir leur contribution au féminisme contemporain[15]. » La question générationnelle pourrait expliquée en partie cette non-reconnaissance de l’engament en ligne. En effet, ce sont surtout les jeunes femmes de la génération Y, associées à la troisième vague du féminisme, qui utilisent les outils numériques pour leurs revendications. Puisque chaque vague se définit en regard des écarts qui existent entre sa vision du féminisme et celle de la vague précédente, il est rare de voir de jeunes féministes collaborer avec des militantes associées à la deuxième vague et vice versa. Chaque vague met donc sur pied ses propres projets et utilise les méthodes qui lui conviennent pour exprimer ses revendications. Le dialogue est ainsi parfois difficile entre les deux générations, si bien qu’on ne peut que remarquer une certaine ignorance quant à l’engagement en ligne des jeunes de la part des féministes de la deuxième vague, mais aussi de la part des médias traditionnels puisqu’ils prennent comme modèle la vision de cette vague pour définir et présenter le féminisme actuel « comme une voix unique et homogène[16] », ce qui pousse les féministes de la génération Y à tracer leur propre chemin sur le web. Il demeure que, comme le fait remarquer Stephen Duncombe, « most people’s access to culture and media is limited to mainstream channels[17]». C’est alors peut-être ce qui explique que les collaboratrices du blogue Je suis féministeaient décidé de réunir dans un livre une trentaine de leurs textes parus en ligne entre 2008 et 2016. Pour acquérir une visibilité plus grande dans l’espace public, il a fallu passer par un canal plus traditionnel, donc accessible au plus grand nombre, celui du livre imprimé.

De plus, le support imprimé permet une pérennisation des écrits qui ne se trouvaient alors qu’en ligne. Je suis féministe, le livrepermet de rendre accessibles des textes qui remontaient déjà à plusieurs années et qui, suivant le système de présentation antéchronologique du blogue, étaient enterrés par tous ceux qui avaient été publiés depuis. Les fondatrices de Filles Missiles insistent d’ailleurs sur l’importance d’assurer une certaine pérennité pour leur projet de zine. Elles ne veulent pas que leurs efforts se noient dans un flux constant où chaque trace laissée est rapidement remplacée par une plus récente : « Filles Missiles, c’est plus qu’une page Facebook que tu likes et qui se meurt dans ton feed [18]». Pour assurer une visibilité durable, les trois collectifs ont choisi de publier un zine périodique qui s’inscrit plutôt dans une logique de collection que de remplacement. Dans le deuxième numéro, Les Panthères rouges écrivent que « Guédaillesest l[eur] revue annuelle[19]» ; une publication sur leur compte Instagram datant de juillet 2018 indique d’ailleurs qu’un troisième numéro est déjà en préparation. Tout comme Les Panthères rouges, Les Dérailleuses mentionnent la volumaison sur la couverture de leur second zine. Filles Missiles ne mentionnent pas de périodicité précise pour leur magazine, qui a cependant vu la publication de trois numéros en trois ans. De cette façon, l’imprimé, par la visibilité et la pérennité qu’il permet dans la sphère publique, accentue la possibilité de rivaliser avec les représentations offertes dans les magazines féminins, et ainsi de proposer des alternatives.

Pour montrer que leur projet de zine imprimé est légitime et doit être pris au sérieux, les collectifs vont également se mettre en quête d’autorité. Cette autorité, ils vont tenter de l’acquérir en rapprochant leur zine des magazines féminins qui sont des publications professionnelles et donc influentes. Ce rapprochement est perceptible dans le vocabulaire utilisé par les collectifs pour référer à leur zine. Évidemment, Les Panthères rouges, Les Dérailleuses et Filles Missiles emploient ou ont employé à un moment le terme « zine » pour parler de leur publication. Si Les Panthères rouges emploient « revue » et « zine » indifféremment, Les Dérailleuses délaissent le côté amateur du zine et écrivent : « Cette popularité nous a encouragées à poursuivre, en produisant un autre Londonderry et en cessant de l’appeler “zine”. Suite à notre second appel de textes, nous avons reçu encore davantage de contributions. C’est donc unlivreque vous tenez entre vos mains[20]. » Filles Missiles réfèrent majoritairement à leur projet imprimé éponyme en tant que magazine. Elles semblent donc le distinguer de leurs autres publications, plus artisanales, qu’elles continuent d’appeler « zines ». Revue, livre, magazine : les collectifs s’approprient l’autorité associée à ces termes et tentent de montrer que les publications qu’ils proposent sont elles aussi sérieuses et que leur message est légitime.

Si les dénominations utilisées tendent vers un effacement de la différence entre les zines des trois collectifs et les magazines féminins, l’esthétique adoptée par Guédailles, Londonderry et Filles Missiles empêche toute confusion entre les deux types de publications. Les couvertures des magazines féminins sont généralement très chargées. Titres d’articles et de rubriques, mentions de thèmes qui seront abordés dans le numéro, citations croustillantes, tout cela superposé à une ou plusieurs images, voilà l’esthétique habituellement adoptée par ce type de publication. Au contraire, les pages couverture de nos trois zines sont très simples. Elles n’affichent qu’une seule image en leur centre accompagné du nom du zine, de celui du collectif qui l’a produit et parfois du sujet du numéro, sans effet de superposition. Les zines marquent également leur différence par l’adoption d’un fini mat pour leur couverture alors qu’un trait particulièrement reconnaissable de l’esthétique des magazines féminins est leur fini brillant. Cette différence, possible par le support imprimé, rend ainsi visible l’opposition que les trois collectifs présentent face aux « glossy magazines ». Ainsi, la matérialité même de Guédailles, Londonderryet Filles Missilespermet de marquer la distance que les créatrices souhaitent prendre avec ces magazines et les représentations problématiques qu’ils proposent.

 

L’insuffisance du zine pour dire les valeurs féministes

Si l’imprimé représente la stratégie pour laquelle les trois collectifs ont opté dans le but de favoriser le succès de leurs actions politiques, ce choix est-il fait en accord avec les valeurs qu’ils défendent, certaines d’entre elles ont-elles été sacrifiées dans l’atteinte d’une plus grande visibilité dans l’espace public ? On peut associer les trois collectifs à la troisième vague du féminisme, qui reproche à la deuxième « son inattention aux différences de race, de culture, de sexualité, d’appartenance nationale[21]». Le féminisme des Panthères rouges, des Dérailleuses et de Filles Missiles se veut ainsi un mouvement plus englobant, qui tient compte des expériences de chacune : « Dans cette perspective, le féminisme est pensé essentiellement sur le mode de la coalition plutôt que sur celui d’un mouvement unifié[22]. » Cette vision, Les Panthères rouges prennent soin de la souligner lorsqu’elles discutent de Guédailles: « Ce zine n’est pas le nôtre. C’est celui des artistes qui l’ont bâti avec nous. Nous voulons continuer à faire des performances et autres projets à trois, à jouer avec nos propres limites. À nous défier. Mais nous voulons aussi être inclusives. Nous ne pouvons pas (et ne devons pas !) parler au nom des autres[23]. » Les Dérailleuses, elles, écrivent à propos de leur conférence vELLE-oh!, dont les ateliers sont résumés dans le premier numéro de Londonderry: « Nous voulions que vELLE-oh! soit un espace accueillant. Nous avons déniché un lieu accessible, nous sommes assurées qu’il y aurait une traduction chuchotée pour l’anglais et le français à chaque atelier, nous avons implanté une politique d’inclusivité qui incluait une formation pour les animatrices d’atelier, nous avons offert un service de garderie et un lunch végétalien gratuit […] vELLE-oh! n’était qu’un début. Le zine que vous tenez entre vos mains est une continuité […][24]» Les Dérailleuses se sont donné comme mission de rendre la conférence accessible et inclusive, tout comme elles désirent que leur zine reflète ces valeurs. Comme l’écrit Diane Lamoureux, cette ouverture passe en outre par la « diversité des acteurs » , la « diversité des enjeux »  et la « diversité des stratégies[25]». Cependant, le zine imprimé seul ne permet pas d’illustrer les principes de diversité, d’inclusivité et d’accessibilité défendus par les collectifs.

 Si l’on s’intéresse à qui produit les zines féministes depuis les années 1990, le portrait des créatrices est peu diversifié : « Aujourd’hui comme alors, on associe la production de zines féministes aux jeunes femmes (de 14 à 35 ans), habituellement blanches, venant de différentes classes économiques, participant souvent à une certaine sous-culture (musicale, politique, etc.) et cherchant un espace alternatif pour s’exprimer et partager leurs analyses[26]. »  Cela semble paradoxal de choisir le zine imprimé alors que, comme nous l’avons vu, « l’un des aspects qui distinguent le féminisme aujourd’hui, c’est justement la volonté d’élargir le cercle, de ne pas s’adresser uniquement aux  »femmes blanches de classe moyenne’’[27]». De plus, la circulation du zine imprimé se fait traditionnellement à l’intérieur d’un réseau restreint, contre-culturel, et donc difficilement accessible au plus grand nombre : « Zines are an underground form of expression, thus, it can be difficult for people to get their hands on them[28]. » La recherche active de zines implique également de savoir où chercher et donc, de connaître les espaces de diffusion contre-culturels où ils circulent. Ainsi, le zine imprimé n’apparaît pas comme un médium très inclusif et accessible :  « […] the zine community has been criticized for being very homogeneous with regard to race, class, and age, and has not been immune to ignorance or to instances of sexism, racism, and homophobia. Some editors of zines with feminist, antiracist, anticapitalist messages are aware of and criticize the limitations and vulnerabilities of the feminist movement and the zine community[29]. » Nos collectifs montréalais ont conscience que leur projet de zine n’est pas parfait, qu’il est « incomplet à plusieurs égards[30]» puisque « plusieurs voix manquent encore à l’appel[31]». C’est alors que la troisième manifestation de la diversité énoncée par Diane Lamoureux, celle des stratégies employées, prend toute son importance. Les collectifs sont animés de cette volonté de diversification de leurs stratégies politiques pour que leurs projets soient représentatifs des valeurs qu’ils prônent : « Notre inclusivité reste encore imparfaite, trop collée à notre réseau sans doute. Nous n’avons pas encore collaboré (et c’est une honte) avec des artistes racisées. Nous réfléchissons aux façons de construire des ponts entre les communautés, c’est-à-dire à construire un projet qui leur parlerait, dans lequel elles auraient véritablement envie de s’impliquer[32]. » Il est donc possible de constater que les collectifs cherchent une solution à cette inclusivité imparfaite du médium qu’ils ont choisi. Et c’est vers le numérique qu’ils se tournent.

 

Le secours du numérique

L’utilisation que font Les Panthères rouges, Les Dérailleuses et Filles Missiles du numérique leur permet d’ouvrir leur projet de zine à des gens de tous horizons. En effet, les trois collectifs vont utiliser les réseaux sociaux, notamment Facebook, pour stimuler une plus large participation de la part de leurs lectrices et ainsi, augmenter la possibilité d’avoir des contributions et des perspectives plus diverses à publier dans leur zine. Puisque les illustrations et les textes présents dans Guédailles,Londonderryet Filles Missilessont des contributions d’artistes et d’autrices qui font partie de la communauté de ces collectifs – c’est-à-dire qu’elles font partie de leur lectorat et participent, à divers degrés, aux projets mis en place par les collectifs sans pourtant en être membres –, on peut affirmer que c’est sa diversité, ou plutôt son manque de diversité, qui se reflète dans les zines. Ainsi, il semble impératif pour les collectifs de tenter d’élargir leur communauté, de l’ouvrir à des créatrices éloignées de leur réseau habituel pour présenter un projet imprimé véritablement inclusif.

Pour gagner un lectorat plus diversifié, il faut que la diffusion du zine puisse se faire hors du circuit habituel. Les points de vente où les zines sont disponibles doivent sortir du réseau contre-culturel. Les boutiques en ligne représentent la solution mise en place par les collectifs montréalais pour permettre à leur zine une diffusion plus vaste. Les deux numéros de Guédailleset les trois de Filles Missilessont toujours disponibles dans la boutique Etsy des collectifs qui les ont créés. Les deux volumes du Londonderrydes Dérailleuses sont, quant à eux, vendus sur Ebay. De cette façon, se procurer le zine ne dépend plus de la connaissance des réseaux contre-culturels d’un acheteur ni de sa proximité géographique avec les collectifs. De plus, letemps n’est même plus un enjeu puisque les premiers zines parus sont encore disponibles deux ans après leur publication.

Si plus de gens on a la possibilité d’acquérir le zine, cela signifie que plus de lecteurs rejoindront possiblement les communautés de ces trois collectifs qui ont comme principal lieu de regroupement les réseaux sociaux, et plus particulièrement Facebook. En effet, chacun des collectifs possède une page Facebook suivie par un ou deux milliers d’abonnés dont « le soutien ou la participation peuvent se décliner de plusieurs manières et à divers degrés[33]», du timide « J’aime » au partage incessant de tous les postsfaits par le collectif. Pour favoriser la participation, convertir des abonnées en collaboratrices, les collectifs annoncent sur leur page des événements hors ligne tels que des ateliers de reliure et de confection de zines et des lancements-spectacles ; le zine imprimé devient ainsi prétexte à la rencontre : « […] le but de Filles Missiles, c’est aussi de créer une communauté. Pour que cette communauté existe, il fallait nécessairement susciter des occasions de rencontre. Le lancement d’un magazine était une bonne occasion de le faire[34]. » Ces événements renforcent les liens entre les membres de la communauté, invitent à une participation plus active des abonnées afin de convertir leur participation en ligne en une participation hors ligne : une contribution à leur zine imprimé, ce qui permettrait aux prochains numéros de présenter des perspectives aussi diversifiées que possible. De cette façon, le numérique fournit les outils pour diversifier la communauté et lui donner un lieu de rassemblement virtuel où les collectifs pourront alors s’adresser à leurs abonnés et stimuler leur participation afin de faire un pas supplémentaire vers le respecter des principes de diversité, d’inclusivité et d’accessibilité qu’ils défendent. Ce rôle endossé par les boutiques en ligne et les réseaux sociaux assure ainsi la cohérence du projet du zine imprimé.

 

Du zine au magazine

« Zines are speaking to and for an underground culture[35]» : les trois zines étudiés dans le présent texte semblent mettre en doute cette affirmation. Il est évident que le zine, ayant acquis une certaine visibilité dans la culture dominante, a gagné en popularité depuis les travaux de Dumcombe dans les années 1990. Plusieurs créateurs ont vu cela comme une opportunité pour partager leurs idées à un plus large public : « When zines and underground culture gained more attention from the mainstream in the last decade, there were new opportunities for women zine producers to reach new audiences and create publications that are viable alternatives to mainstream women’s magazines[36]. » On peut parler d’une certaine façon de « mainstreamisation » de la pratique puisque le zine s’adapte à ce nouveau public et propose de plus en plus fréquemment une esthétique proche de ce qu’il connaît. Ce changement n’est pas toujours vu d’un bon oeil par les zinestersqui craignent que cette adaptation à l’esthétique dominante rende du même coup le contenu du zine plus perméable aux pressions extérieures. Pour d’autres, ce changement est un mal nécessaire afin que des sujets importants reçoivent l’attention qu’ils méritent dans l’espace public.

C’est plutôt de ce côté que se situent Les Panthères rouges, Les Dérailleuses et Filles Missiles. Comme nous l’avons montré, c’est le désir qu’ont ces trois collectifs de proposer une alternative viable aux représentations des femmes dans les médias traditionnels qui guide le choix du support imprimé et l’esthétique de leur publication. Si le support imprimé dit leur visée politique, c’est seulement combiné aux outils offerts par le numérique que le projet du zine apparaît comme cohérent puisqu’il le rend plus accessible et inclusif en permettant une diffusion qui sort des réseaux contre-culturels. En fait, pour atteindre leur objectif, les trois collectifs visent toujours une diffusion plus grande. Le zine apparaît ainsi comme une étape, un stade à dépasser.

Comme nous l’avons déjà mentionné, les créatrices se détachent peu à peu du terme « zine » et emploient déjà ceux de « livre », de « revue » et de « magazine » et montreraient ainsi un désir de professionnalisation non pas dans le but de devenir des magazines féminins, mais plutôt des magazines indépendants, un peu à la manière de Bustet Bitch, deux zines féministes des années 1990 qu’on qualifie maintenant de magazines féministes indépendants. Ce type de publication est définit comme « producer-owned and made, occupying a zone of small-scale creative commercial publishing between DIY zines and mainstream niche consumer magazines[37]». Si l’on considère que Guédailles, Londonderryet Filles Missilesse situent déjà quelque part « between DIY zines and mainstream niche consumer magazines », sont-ils déjà plus près du magazine indépendant que du zine ? Cette tendance à la « mainstreamisation » rend difficile la définition de la frontière entre les deux types de publication puisque de plus en plus de zines adoptent l’apparence professionnelle des magazines indépendants qui s’oppose en même temps à l’esthétique classique des magazines féminins. Il nous semble qu’il faudra voir comment les collectifs choisissent de définir leur publication à long terme pour voir de quel côté il faudra les ranger.

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[1]Stephen Duncombe, Notes from underground : zines and the politics of alternative culture, New York, Verso, 1997, p. 7.

[2]Les Dérailleuses, Londonderry, vol. 2, Montréal, 2017, p. 5.

[3]David Bertrand, « L’essor du féminisme en ligne. Symptôme de l’émergence d’une quatrième vague féministe ? », dans Réseaux, n°208-209 (2018), p. 235.

[4]Geneviève Pagé, « L’art de conquérir le contrepublic : les zines féministes, une voie/x subalterne et politique ? », dans Recherches féministes, vol. XXVII, n°2 (2014), p. 198.

[5]Elke Zobl, « Cultural Production, Transnational Networking, and Critical Reflection in Feminist Zines », dans Signs, vol. XXXV, n°1 (automne 2009), p. 6.

[6]Maryse Boyce, « Filles Missiles : fendre le milieu artistique avec une féminité tissée serrée », dans Baron mag, [en ligne].

[7]Hillary Belzer, « Words + Guitar: The Riot Grrrl Movement and Third-Wave Feminism », thèse de doctorat en communication, culture et technologie, Georgetown, Georgetown University, 2000, f. 1.

[8]Veronica Gomes, « Exploration du féminisme en ligne. Le cas du blogue québécois Je suis féministe», mémoire de maîtrise en sociologie, Montréal, Université du Québec à Montréal, 2016, f. 12.

[9]Geneviève Pagé, « L’art de conquérir le contrepublic : les zines féministes, une voie/x subalterne et politique ? », art. cit, p. 206.

[10]Les Panthères rouges, Guédailles, vol. 1, Montréal, 2016, p. 2.

[11]ibid., p. 7.

[12]Maryse Boyce, « Filles Missiles: fendre le milieu artistique avec une féminité tissée serrée », dans Baron mag, [en ligne].

[13]Melanie A. Ferris, « Resisting mainstream media. Girls and the act of making zines », dans Canadien Woman Studies/Les cahiers de la femme, vol. XX/XXI, n°4, p. 55.

[14]Filles Missiles, Filles Missiles, vol. 1, Montréal, 2016, p. 3.

[15]Veronica Gomes, « Exploration du féminisme en ligne. Le cas du blogue québécois Je suis féministe», mémoire de maîtrise en sociologie, Montréal, Université du Québec à Montréal, 2016, f. 26.

[16]ibid., p. 66.

[17]Stephen Duncombe, Notes from underground, op. cit., p. 168.

[18]Maryse Boyce, « Filles Missiles: fendre le milieu artistique avec une féminité tissée serrée », dans Baron mag, [en ligne].

[19]Les Panthères rouges, Guédaiilles, vol. 2, p. 3.

[20]Les Dérailleuses, Londonderry, vol. 2, p. 5.

[21]Diane Lamoureux, « Y a-t-il une troisième vague féministe ? », dans Cahiers du genre, n°3 (2006), [en ligne].

[22]id.

[23]Marie-Hélène Racine, « Guédailles: ce zine féministe tellement nécessaire », dans Le fil rouge, [en ligne].

[24] Les Dérailleuses, Londonderry, vol. 1, Montréal, 2016, p. 16-17.

[25]Diane Lamoureux, « Y a-t-il une troisième vague féministe ? »,art. cit., [en ligne].

[26]Geneviève Pagé, « L’art de conquérir le contrepublic : les zines féministes, une voie/x subalterne et politique? », art. cit., p. 194.

[27]Francine Pelletier, Second début. Cendres et renaissance du féminisme, Montréal, Atelier 10 (coll. « Documents »), 2015, p. 75.

[28]Melanie A. Ferris, « Resisting mainstream media. Girls and the act of making zines », art. cit., p. 54.

[29]Elke Zolb, Elke Zobl, « Cultural Production, Transnational Networking, and Critical Reflection in Feminist Zines », art. cit., p. 9.

[30]Les Dérailleuses, Londonderry, vol. 2, p. 5.

[31]id.

[32]Marie-Hélène Racine, « Guédailles: ce zine féministe tellement nécessaire », dans Le fil rouge, [en ligne].

[33]David Bertrand, « L’essor du féminisme en ligne. Symptôme de l’émergence d’une quatrième vague féministe? »,art. cit., p. 246.

[34]Édith Paré-Roy, « Chronique Les MéconnuEs : les Filles Missiles contre-attaquent », dans Les Méconnus, [en ligne].

[35]Stephen Duncombe, Notes from the underground, op. cit., p. 8.

[36]Brandi Leigh-Ann Bell, « Women-produced zines moving into the mainstream », dans Canadien Woman Studies/Les cahiers de la femme, vol. XX/XXI, n°4, p. 59.

[37]Megan Le Masurier, « Independent magazines and the rejuvenation of print », dans International Journal of Cultural Studies, vol. XV, n°4 (2012), p. 384.

 

Bibliographie

 

Corpus étudié

LES DÉRAILLEUSES, Londonderry, Montréal/Bordeaux, 2016-2017.

FILLES MISSILES, Filles missiles, Montréal, 2016-2018.

LES PANTHÈRES ROUGES, Guédailles, Montréal, 2016-2017.

 

Publications mentionnées

BITCH MEDIA, Bitch, 1996-2018.

PRAIRIE, Marianne et Caroline ROY-BLAIS [dir.], Je suis féministe, le livre, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2016, 204 p.

STOLLER, Debbie et Laurie HENZEL [dir.], BUST, 1993-2018.

 

Articles et ouvrages critiques

BELL, Brandi Leigh-Ann, « Women-produced zines moving into the mainstream », dans Canadien Woman Studies/Les cahiers de la femme, vol. XX/XXI, n°4, p. 56-60, [en ligne]. https://cws.journals.yorku.ca/index.php/cws/article/view/6907/6091

BELZER, Hillary, « Words + Guitar: The Riot Grrrl Movement and Third-Wave Feminism », thèse de doctorat en communication, culture et technologie, Georgetown, Georgetown University, 2000, f. 1, [en ligne]. https://web.archive.org/web/20121215065347/http://www8.georgetown.edu/cct/thesis/HillaryBelzer.pdf

BERTRAND, David, « L’essor du féminisme en ligne. Symptôme de l’émergence d’une quatrième vague féministe? », dans Réseaux, n°208-209 (2018), p. 232-257, [en ligne]. https://www.cairn.info/revue-reseaux-2018-2-page-232.htm

BOYCE, Maryse, « Filles Missiles: fendre le milieu artistique avec une féminité tissée serrée », dans Baron mag, [en ligne]. https://www.baronmag.com/2016/02/fillesmissiles/

DUNCOMBE, Stephen, Notes from underground : zines and the politics of alternative culture, New York, Verso, 1997, 240 p.

FERRIS, Melanie A., « Resisting mainstream media. Girls and the act of making zines », dans Canadien Woman Studies/Les cahiers de la femme, vol. XX/XXI, n°4, p. 51-56. [en ligne] https://cws.journals.yorku.ca/index.php/cws/article/view/6906/6090

GOMES, Veronica, « Exploration du féminisme en ligne. Le cas du blogue québécois Je suis féministe», mémoire de maîtrise en sociologie, Montréal, Université du Québec à Montréal, 2016, 127 f, [en ligne]. https://archipel.uqam.ca/8591/1/M14234.pdf

LAMOUREUX, Diane, « Y a-t-il une troisième vague féministe ? », dans Cahiers du genre, n°3 (2006), p. 57-74, [en ligne]. https://www.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2006-3-page-57.htm

LE MASURIER, Megan,  « Independent magazines and the rejuvenation of print », dans International Journal of Cultural Studies, vol. XV, n°4 (2012), p. 383-398.

PAGÉ, Geneviève, « L’art de conquérir le contrepublic : les zines féministes, une voie/x subalterne et politique? », dans Recherches féministes, vol. XXVII, n°2 (2014), p. 191-215.

PARÉ-ROY, Édith, « Chronique Les MéconnuEs : les Filles Missiles contre-attaquent », dans Les Méconnus, [en ligne]. https://lesmeconnus.net/chronique-les-meconnues-les-filles-missiles-contre-attaquent/

PELLETIER, Francine, Second début. Cendres et renaissance du féminisme, Montréal, Atelier 10 (coll. « Documents »), 2015, 82 p.

RACINE, Marie-Hélène, « Guédailles: ce zine féministe tellement nécessaire », dans Le fil rouge, [en ligne]. https://chezlefilrouge.co/2016/12/18/guedailles-ce-zine-feministe-tellement-necessaire/

ZOBL, Elke, « Cultural Production, Transnational Networking, and Critical Reflection in Feminist Zines », dans Signs, vol. XXXV, n°1 (automne 2009), p. 1-12.

 

 

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