Pratiques de l’expansion des mondes des genres de l’imaginaire et publications numériques

Synthèse critique : Anne Besson : « Publication numérique et expansion des mondes », dans le cadre du séminaire Enjeux de la publication. Édition, exploitation, circulation des textes et des documents, donné par le professeur René Audet, Université Laval (Québec), 24 octobre 2018.

 

Le 24 octobre 2018, dans le cadre du séminaire Enjeux de la publication. Édition, exploitation, circulation des textes et des documents, enseigné par le professeur René Audet, Anne Besson, professeure spécialisée en étude des mondes imaginaires expansifs et plus particulièrement sur les genres de l’imaginaire (Fantasy et SFFF) de l’Université d’Artois [1], proposait une communication sur la publication numérique et l’expansion des mondes imaginaires. L’évolution des supports, notamment numérique, a su faire progresser les communautés de lecteurs vers des communautés plus actives sur le plan créatif et collaboratif. Ces communautés de fans cherchent notamment à combler les vides pouvant exister au sein de la diégèse des œuvres qui les passionnent, mais cela peut également conduire à une sorte d’érudition de « l’œuvre canonique ».  Anne Besson cherchait à savoir comment la pratique des univers partagés, qui est typique aux genres de l’imaginaires, pouvait se réinventer par la révolution numérique, ainsi que la nécessité d’adaptation à ces nouveaux usages. Afin d’explorer la question, trois exemples ont été abordés, soit celui de Mongoliad, L’Expérience Radius et Pottermore.

 

  1. Synthèse

1.1 Notions (FANDOM, tournant diégétique et créations collectives : univers partagées)

Au cours de sa communication, Anne Besson a introduit plusieurs concepts et notions afin d’introduire ses propos sur les univers partagés et les communautés de fans qui y sont reliées. Tout d’abord, nous retrouvons le concept de FANDOM (fan + domaine), qui désigne une communauté d’amateurs liée à un univers ou un personnage particulier issue d’un « canon » [2]. Les premières communautés de fans émergent dans les années 1920-1930 avec l’apparition des pulps magazines et le courrier des lecteurs. De ce fait, nous assistons à cette époque à l’apparition de clubs et de conventions permettant la rencontre entre les amateurs. Cette première vague de communautés de fans aurait eu une influence particulière sur les auteurs des générations subséquentes, comme par exemple Isaac Asimov et John W Campbell. Nous assistons donc au développement d’un circuit de communication interne entre les divers acteurs du domaine, soit du lecteur à l’auteur, en passant par l’éditeur. Cela permet de favoriser la mise en place d’interactions et donc, de collaborations possibles entre les acteurs.

La seconde notion abordée est celle du tournant diégétique.  Dans son article, Oliver Caïra définit le tournant diégétique comme étant : « le passage d’une certaine coextensivité de la diégèse et du récit (….) à un développement tous azimuts de la diégèse, bien au-delà des limites traditionnelles du récit. » [3]. Les récits des genres imaginaires sont dotés d’un arrière-plan diégétique emprunt d’une certaine richesse et d’une certaine densité. Il est donc possible, dans certain cas, que certaines parcelles de l’espace-temps restent à explorer ou bien que l’histoire de certains personnages mériteraient davantage de développement.  Ces « vides », comme les appels Anne Besson, amènent les communautés d’amateurs à vouloir s’impliquer et donc, créer les éléments pouvant compléter ces espaces vides au sein du canon.

La dernière notion abordée est celle des créations collectives et plus particulièrement des univers partagés (shared universes). Dans son article, Anne Besson définit la notion comme étant un « ensemble d’œuvre multi-auctoriales affirmant se dérouler dans un même « univers fictionnel » » [4]. La création collective peut se traduire notamment par la création de fanfictions par les communautés de fans d’un canon, tel qu’Harry Potter de J.K Rowling ou bien Le seigneur des anneaux de J.R.R Tolkien. Nous retrouvons également le phénomène de l’appropriation culturelle, que ce soit par des rituels sociaux ou bien par la pratique des langues imaginaires. Finalement, les communautés de fans permettent également de soutenir des auteurs présents sur des plateformes numériques afin qu’ils puissent accéder à l’édition de leur œuvre.

 

1.2 Exemples

Il s’agira maintenant d’appliquer les diverses notions abordées lors de l’intervention d’Anne Besson aux trois exemples d’univers partagés qu’elle a identifiés. Nous retrouvons en premier lieu le projet « Mongoliad ». Afin de réaliser ce projet, plusieurs auteurs s’étaient réunis autour d’une même passion, soit celle des arts martiaux historiques et ils désiraient créer une histoire où il serait possible de faire collaborer et interagir les lecteurs, notamment avec la présence d’une encyclopédie collaborative et la présence d’hypertexte. Le projet n’a pas eu le résultat escompté, puisqu’il y avait peu d’espace participatif possible et il existait certaines lacunes au niveau technique. Malgré l’échec numérique du projet, celui-ci a persisté dans le temps, grâce à l’auto-édition des romans collectifs.

Le second exemple de projet pouvant être apparenté aux univers partagés est celui de « L’expérience Radius ». Il s’agissait d’un roman collaboratif entre plusieurs auteurs, ainsi qu’un maître de jeu et un scénariste afin de s’assurer de l’animation du projet. Cependant, lorsque les Éditions Walrus ont fermé leurs portes, ce qui a mené à l’échec du projet. De plus, l’ensemble du contenu était uniquement disponible en ligne, alors avec la fermeture de l’éditeur, le contenu n’était plus accessible pour les collaborateurs. Cela nous ramène à la question du support et la pérennité de celui-ci dans le temps.

Le dernier exemple abordé par Anne Besson est celui de Pottermore, un site Internet qui permet la publication de contenu additionnel à l’heptalogie qu’est Harry Potter. Le site Internet de Pottermore regroupe non seulement du contenu exclusif de l’autrice quant à l’univers qu’elle a créé, mais permet également au fandom de la série d’avoir un « lieu » où se retrouver.  En plus de divulguer du contenu exclusif, l’autrice cherche également à développer plus en détail son univers, en créant des ouvrages analogues, tel que Les contes de Beedle le barde, Le Quidditch à travers les âges, Les animaux fantastiques, etc. Elle participe donc, comme ses fans, au développement de contenu analogue à l’histoire afin d’enrichir l’univers d’Harry Potter.

En conclusion, Anne Besson conclut de ses divers exemples que les démarches qui fonctionnent le mieux sont celles provenant directement d’un fandom et donc, qui commence vers le bas jusqu’à remonter à la source, l’auteur.  Nous assistons à ce phénomène avec les nouvelles plateformes numériques, tel que Wattpad. La publication de chapitres à chaque semaine permet aux auteurs de développer une communauté de fans liée à leurs univers fictionnels. Finalement, les exemples permettent également de démontrer qu’il n’existe pas encore une formule définit afin que l’ensemble des acteurs puissent participer.

 

  1. Réflexion critique

Suite à l’intervention d’Anne Besson dans le cadre du séminaire Enjeux de la publication. Édition, exploitation, circulation des textes et des documents, il serait pertinent de s’interroger sur l’expansion des mondes appartenant aux genres de l’imaginaire et la notion de droit d’auteur dans le cadre des univers partagés ou plus précisément dans le cas des fanfictions.

Tout d’abord, les genres de l’imaginaire (Fantasy et Science-fiction) propose des œuvres souvent constituées en cycle. De ce fait, les auteurs créent davantage : « un monde total et indépendant du nôtre, […], qui serait ainsi d’une richesse telle qu’il serait développable à l’infini, et revendiquant « l’autonomie la plus complète à l’égard du monde réel » [5]. Cela nous amène donc à nous questionner sur les limites de l’expansion des univers fictionnels créés par les auteurs des genres imaginaires. Est-il réellement possible de développer ceux-ci à l’infini? Dans les univers partagés, les communautés de fans développent ce qu’Anne Besson identifiait comme étant des « vides », c’est-à-dire des éléments non exploités ou décrits au sein de l’œuvre. Si par exemple, nous parlons de territoires inexplorés auxquels certains fans se dédient à développer, est-il possible de percevoir une sorte de fin à l’expansion du monde construit par l’auteur? Cela nous amène également à nous questionner sur l’apport des communautés de fans sur les univers partagés. En construisant des récits analogues à l’œuvre canon, les fans font graduellement évoluer l’histoire de sorte qu’elle transcende le cadre diégétique de l’œuvre et devient donc plus qu’un objet-livre [6]. Le fait que le « monde » du récit soit autonome vis-à-vis de la vie réelle signifie qu’il est en mesure de prendre de plus en plus d’expansion et d’évoluer avec les communautés de fans qui deviendront eux-mêmes les créateurs, par leur apport, du récit.

Cela nous amène finalement à nous questionner sur la notion de droit d’auteur dans le cadre des fanfictions et donc, de la création collective. Pouvons-nous parler de droit d’auteur lorsqu’il s’agit de développer des récits reprenant les personnages marquants d’un « canon » ? Dans certains cas, il arrive que les fanfictions deviennent tellement populaires auprès des lecteurs qu’ils transcendent la fanfiction afin de devenir des romans à part entière [7]. Le meilleur exemple pour illustrer ce propos est celui de Fifty Shades of Grey de E.L. James. Issue d’une fanfiction de l’univers de Twilight, la fanfiction de E.L.James a connu tellement de succès, qu’un éditeur souhaitait faire un roman de celle-ci. Dans le cas présent, l’autrice a développé un univers propre, bien qu’issue d’une fanfiction d’une œuvre considérée comme un « canon ». Seulement, qu’en est-il lorsqu’un fan développe une histoire fictionnelle et que l’auteur décide de s’en inspirer pour l’écriture de son roman? Est-ce que le fan possède des droits sur sa création, même si elle s’inscrit dans un univers créé par une tierce personne. Un tel cas de figure est survenu avec le cycle de Ténébreuse, écrit par Marion Zimmer Bradley, puisque celle-ci se serait inspirée d’une fanfiction écrite par le fandom du cycle. Le roman inspiré de cette création de fans s’est vue interdire sa publication afin de respecter les droits de l’auteur. Nous pouvons donc dire que, bien que reprenant certains éléments d’un canon, les auteurs de fanfictions sont également les créateurs de leurs fanfictions et donc, possèdent certains droits sur celles-ci.

En conclusion, l’évolution des supports transforment les échanges entre les communautés d’amateurs d’œuvres fictionnelles considérées comme étant des « canons ». En effet, avec l’avènement des magazines dans le début des années 1920-1930, nous avons assisté à la création de clubs et de conventions afin que les fans puissent se réunir. Nous avons également assisté à la publication de fanzines par les amateurs. Avec l’avènement des nouvelles technologies et le développement de nouvelles plateformes numériques, de nouvelles communautés de fans se créent. Ceux-ci tentent de combler les vides présents dans les univers par la création de fanfictions.

 

Références: 

[1] UNIVERSITÉ D’ARTOIS.  « Anne Besson », dans CENTRE DE RECHERCHE : Textes et Cultures. 2018. [En ligne], http://textesetcultures.univ-artois.fr/annuaire-des-membres/professeurs-et-mcf-habilites/anne-besson (page consultée le 2 novembre 2018).

[2] CAMBRIDGE DICTIONNARY. « Fandom ». Cambridge University Press, 2018. [En ligne], https://dictionary.cambridge.org/fr/dictionnaire/anglais/fandom (page consultée le 2 novembre 2018)

[3] CAÏRA, Olivier. « Ourobores. Explorer les virtualités des mondes fictionnels après le tournant diégétique », Revue critique de Fixxion française contemporaine n°9, dossier « Fiction et virtualité(s) » dirigé par Anne Besson et Richard Saint-Gelais, novembre 2014. [En ligne] http://www.revue-critique-de-fixxion-francaise-contemporaine.org/rcffc/article/view/fx09.07/896 (page consultée le 3 novembre 2018).

[4] BESSON, Anne. « Univers partagés? Autorité et nouveaux usages de la fiction », dans L’autorité en littéraure, Presses universitaires de Rennes. [En ligne], https://books.openedition.org/pur/40549?lang=fr (page consultée le 4 novembre 2018)

[5] PEYRON, David. « Quand les œuvres deviennent des mondes » dans Réseaux, Lavoisier, 2008, no148-149, p.335-368. [En ligne], https://www.cairn.info/revue-reseaux1-2008-2-page-335.html (page consultée le 4 novembre 2018).

[6] Ibid. p.335-368.

[7] LÉVY, OFRA. La littérature de l’imaginaire pour jeunes-adultes : des pays Anglo-Saxons à la France, sous la dir. de Michel Bernard. Université de la Sorbonne nouvelle – Paris 3, 2015-2016, p. 37. [En ligne], http://phalese.fr/spip/IMG/pdf/memoireofralevy_octobre2016.pdf (page consultée le 4 novembre 2018).

 

Bibliographie :

 

  • LÉVY, OFRA. La littérature de l’imaginaire pour jeunes-adultes : des pays Anglo-Saxons à la France, sous la dir. de Michel Bernard. Université de la Sorbonne nouvelle – Paris 3, 2015-2016, 88 p..  [En ligne], http://phalese.fr/spip/IMG/pdf/memoireofralevy_octobre2016.pdf (page consultée le 4 novembre 2018).

 

 

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