Synthèse critique – « Publication numérique et expansion des mondes » d’Anne Besson

Anne Besson, « Publication numérique et expansion des mondes », communication présentée dans le cadre du séminaire Enjeux de la publication. Édition, exploitation, circulation des textes et des documents, Université Laval, 24 octobre 2018.

 

Dans le cadre du séminaire Enjeux de la publication. Édition, exploitation, circulation des textes et des documents, Anne Besson, professeure à l’Université d’Artois et spécialiste des cycles et séries en paralittérature, a présenté la communication « Publication numérique et expansion des mondes » dans laquelle elle aborde le rôle des écrits en ligne dans la constitution des mondes secondaires associés aux genres de l’imaginaire. Pour ce faire, elle propose de partir des origines des pratiques participatives pour en dresser un portrait général avant la culture numérique. Elle examine ensuite les stratégies de trois démarches en ligne afin d’observer comment les univers partagés s’adaptent aux usages du numérique. Besson réalise finalement une évaluation sommaire des projets, les qualifiant d’échec ou de réussite, dans le but de dégager quel type de démarche est le plus susceptible d’encourager une participation durable de la communauté de fans.

Genres de l’imaginaire et pratique participative  

Besson commence son exposé par retracer les débuts de ce qu’on appelle aujourd’hui le fandom ou la communauté des amateurs. Elle doit remonter aux années 1920 qui voient alors la création des pulp magazines aux États-Unis. La section « courrier des lecteurs » de ces publications constitue un lieu d’interaction particulier où les lecteurs peuvent échanger entre eux, mais aussi avec les responsables du journal. Les pulps forment ainsi les premiers regroupements d’amateurs. Ces communautés se structurent ensuite en créant d’autres espaces (fanzines, clubs, conventions) où ses membres peuvent se retrouver et échanger sur leurs fictions préférées. Les auteurs de la génération suivante seront issus directement de ces regroupements. Ainsi, très tôt un circuit de communication interne se met en place et associe étroitement ses différents acteurs. 

Anne Besson poursuit en dégageant les spécificités narratives et diégétiques des genres de la fantasy et de la science-fiction. Elle utilise notamment la notion de « tournant diégétique », qu’elle emprunte à Olivier Caïra dans son article « Ourobores. Explorer les virtualités des mondes fictionnels après le tournant diégétique ». Le tournant diégétique se définit comme le « passage d’une certaine coextensivité de la diégèse et du récit, qui caractérisait la littérature romanesque jusqu’au début du XXème siècle, à un développement tous azimuts de la diégèse, bien au-delà des limites traditionnelles du récit […] le récit traditionnel demeure central mais il apparaît “débordé” de toutes parts. » [1] Dans le cas des littératures de l’imaginaire, le tournant diégétique permet souvent une structuration accrue de la diégèse par l’ajout de cartes, d’un lexique, d’une généalogie, d’une encyclopédie, etc. Les portraits de personnages ainsi que les produits dérivés sont aussi inclus dans ce phénomène qui donne l’impression que l’univers de la fiction est plus vaste que ce que laisse voir le texte. Ainsi, les éléments ajoutés permettent de doter le récit d’un arrière-plan dense qui n’est pas encore entièrement exploré et qu’il ne le sera sans doute jamais. Difficile alors pour les lecteurs de résister à un tel appel, nous dit Anne Besson. 

Les acteurs du fandom aux États-Unis vont alors entreprendre de fédérer les forces créatrices des amateurs autour de monde qu’on appelle les univers partagés. En 1978, avec Thieves’ World, Robert Asprin est l’un des premiers à créer un tel monde, qu’il met à la disposition de tous ceux qui souhaitent l’utiliser comme cadre de leur fiction. À partir d’une «bible», un guide posant les bases de cet univers, des dizaines d’auteurs produisent anthologies, romans, nouvelles, bandes dessinées et jeux de rôle. Avec sa série Darkover, Marion Zimmer Bradley décide quant à elle de partager son univers de fiction avec ses lecteurs en parrainant la publication de douze anthologies de nouvelles écrites par des fans. L’expérience, alors nouvelle, se termine par un conflit légal, mais Anne Besson signale qu’elle constitue néanmoins l’une des premières intégrations de fanfictions au sein d’un univers partagé. 

Certaines séries sont devenues les cibles d’une expansion massive grâce à la pérennité de leur communauté de fans. Besson donne les exemples de Star Wars et de Star Trek qui alimentent la production de récits amateurs et même la pratique de langues imaginaires depuis déjà plusieurs décennies. Ces passions pour certaines franchises sont bien évidemment remarquées par l’industrie du divertissement qui développe alors une culture matérielle permettant aux mondes secondaires de s’installer dans le quotidien du public. Les amateurs, quant à eux, s’en remettent surtout au web. Ils diffusent leurs créations (fanfiction, fanart, fanvid, etc.) sur des plateformes spécialisées où ils retrouvent les autres membres du fandom. Ces pratiques concernent essentiellement les fictions de l’imaginaire. Toutes ces communautés d’amateurs sont très actives quand il s’agit de suivre et de soutenir des auteurs. Certaines oeuvres ont d’ailleurs été portées par leurs fans jusqu’à atteindre un succès imprévisible qu’elles doivent en partie à ce support indéfectible. À ce titre, Anne Besson donne l’exemple de la série Les chevaliers d’Émeraude écrite par Anne Robillard. En effet, au plus fort de la vague, l’autrice était toujours accompagnée lors d’événements d’une horde de fans costumés en ses personnages; un ordre de chevalerie avait même été créé pour « officialiser » la communauté. Le serment à prononcer est d’ailleurs encore disponible sur le site web officiel de l’autrice. [2] 

Besson constate ainsi que la pratique des fans est maintenant essentielle au succès d’un univers partagé. Celui-ci doit favoriser la participation des lecteurs. Comment les univers partagés avec ce qu’ils impliquent comme horizontalisation entre auteur et lecteurs ont-ils essayé de se réinventer par la culture numérique? Anne Besson s’engage à répondre à cette question à l’aide de trois exemples : The Mongoliad, Radius et le site Pottermore. 

La tentative de Mongoliad

The Mongoliad est un univers partagé créé en 2010 par un groupe d’auteurs réunis par leur passion des arts martiaux historiques. Il s’agit d’un récit collaboratif avec diverses lignes d’intrigue. Le projet connaît deux phases. La première voit la création d’un site web et d’une application sur lesquelles est publié chaque semaine un chapitre de l’histoire. De nombreux suppléments sont également disponibles : vidéos, dessins, versions antérieures des textes, cartes, portraits des personnages, etc. Le site web offre aussi un forum où les fans peuvent échanger ainsi qu’un wiki ouvert à tous les abonnés. Ce travail encyclopédique et l’évaluation des pages du site web sont d’ailleurs les seules formes de participation possible des lecteurs qui ne peuvent pas contribuer directement à l’histoire en cours. La publication d’une trilogie imprimée, peu avant que la plateforme web ne ferme en 2012, fait suite à cette première phase du projet. Pour former ces volumes, les auteurs réorganisent et simplifient le contenu du site web de manière à permettre une meilleure expérience de lecture, une expérience plus cohésive. Anne Besson qualifie d’ailleurs de « joyeux bazar créatif » la forme initiale du projet en ligne qu’elle considère comme un « semi-échec » puisque le site web n’est désormais plus disponible pour les usagers. Les volumes imprimés, présentés comme « the authors’ preferred editions » [3], forment cependant un nouveau canon à partir duquel les fans pourront écrire des fanfictions. Une dizaine d’entre elles seront d’ailleurs publiées sur la plateforme Kindle Worlds. Anne Besson constate aussi que le média imprimé ne permet toujours pas au public de participer activement à la construction de l’univers. 

L’expérience Radius

Anne Besson mentionne ensuite Radius, un récit collectif écrit par six auteurs qui a la particularité de se lire exclusivement sur le site internet. Lorsque les Éditions Walrus ferment en 2018, le site disparaît sans donner la possibilité aux abonnés, qui détenaient pourtant un accès à vie, d’en faire une sauvegarde, à moins de posséder d’importantes connaissances en informatique, et sans qu’un accord pour publier Radius sous forme de livre ne soit conclu. La capacité collective à pouvoir sauvegarder des contenus numériques est limitée en raison de problèmes technologiques que cela pose. Il est en effet difficile de créer des copies hors-ligne d’ensemble de textes non linéaires. Pour Anne Besson, il ne fait donc aucun doute que Radius représente un échec technico-commercial puisqu’aucune sauvegarde du livre n’a été réalisée; les fans ne peuvent donc plus le consulter. 

L’exemplarité de Pottermore

L’immense succès rencontré par l’univers d’Harry Potter est indéniable. Depuis la sortie des livres de et leurs adaptations cinématographiques, les fans ne cessent d’investir les interstices du récit, de le modifier ou encore de le prolonger par l’écriture de millions de fanfictions. Avec la publication d’ouvrages compagnons (Fantastic Beasts and Where to Find Them, Quidditch Through the Ages, Tales of Beedle the Bard), Rowling montre elle-même la volonté d’enrichir son monde. L’autrice va d’ailleurs accompagner les pratiques de ses fans plutôt que de les contrôler. En réponse à leur « bouillonnante activité créative », pour reprendre les mots d’Anne Besson, Rowling crée Pottermore, un site web qui se présente d’abord comme un réseau social pour les fans où du contenu enrichi, des jeux et des défis collectifs sont mis à leur disposition. En 2014, de nouveaux textes signés Rowling y apparaissent. Ils doivent cependant être débloqués par la réussite d’une activité. Lorsque le site web change d’esthétique en 2015, ces textes de Rowling sont mis en valeur dans la nouvelle section « Writing by J.K. Rowling ». En septembre 2016, trois courts livres numériques paraissent dans la collection « Pottermore present » et regroupent ces textes inédits de l’autrice. Anne Besson remarque ainsi que la pratique de Rowling, considérée au départ comme une fanfiction autographe, a évolué vers une canonicité menée et supportée par la communauté de fans du site Pottermore. 

Anne Besson conclut son exposé, mais insiste fortement sur le caractère provisoire de ses conclusions, en affirmant que ce sont les démarches venues de la base, donc des communautés de fans, qui semblent le mieux fonctionner. À la lumière des exemples présentés, il apparaît clair que de proposer un récit-monde en espérant que les lecteurs se l’approprient semble risqué. Au contraire, l’initiative de Rowling constitue une réussite. De plus, Besson mentionne que le livre numérique demeure l’horizon pour les textes publiés en ligne à des moments distincts puisque ce regroupement permet d’assurer la pérennisation des textes qui sont menacés de disparition s’ils ne demeurent que sur le web. 

À la suite de cette présentation d’Anne Besson, il nous apparaît clair que les univers partagés doivent organiser l’ensemble de leur contenu en ligne de façon à définir un canon et le rendre disponible sans que sa naissance numérique menace son accessibilité, et cela, pour favoriser la participation active des communautés de fans. Ceux-ci vérifient la cohérence des univers partagés; les fans sont attirés par le défi que ces mondes leur proposent. Que ce soit de repérer les liens entre les différentes lignes d’intrigue ou d’établir une chronologie précise des événements, ils effectuent une lecture active. Ils sont ce qu’Anne Besson appelle, dans son article « Fanthéories de Harry Potter : part de l’auteur, part des lecteurs », des « lecteurs-enquêteurs » [4]. Ils cherchent sans cesse à repérer les allusions, les récurrences et parfois les contradictions dans le but de reconstituer « la grande histoire » offerte par l’univers de fiction et d’y ajouter. Les fans ont donc besoin d’un canon défini accessible pour délimiter leur territoire d’enquête et ensuite participer activement à augmenter la cohérence de l’univers par des pratiques telles que l’élaboration de fanthéories, l’écriture de fanfictions, la création d’encyclopédie ou de généalogie, etc. Ainsi, si les univers partagés proposent une lecture active, c’est seulement lorsqu’un canon est défini et disponible que la participation massive des fans peut voir le jour. Ce sont ces conditions qui semblent avoir posé problème dans le cas de Mongoliad et de Radius. 

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[1] Olivier Caïra, « Ourobores. Explorer les virtualités des mondes fictionnels après le tournant diégétique », dans Revue critique de Fixxion française contemporaine, n°9 (novembre 2014), [en ligne]. http://www.revue-critique-de-fixxion-francaise-contemporaine.org/rcffc/article/view/fx09.07/896 [Texte consulté le 30 octobre 2018].

[2] Anne Robillard, « Le serment d’Émeraude », dans Anne Robillard. Site web officiel, [en ligne]. http://www.anne-robillard.com/les-chevaliers-d-emeraude/le-serment-d-emeraude-167.html [Site consulté le 30 octobre 2018]. 

[3] Subutai Corporation, The Foreworld Saga, [en ligne]. http://foreworld.com/mongoliad/ [Site consulté le 30 octobre 2018]. 

[4] Anne Besson, « Fanthéories de Harry Potter : part de l’auteur, part des lecteurs », dans Groupe de recherche Fabula, Premier symposium de critique policière. Autour de Pierre Bayard, [en ligne]. http://www.fabula.org/colloques/document4821.php [Texte consulté le 4 novembre 2018]. 

 

Bibliographie 

BESSON, Anne, « Fanthéories de Harry Potter : part de l’auteur, part des lecteurs », dans Groupe de recherche Fabula, Premier symposium de critique policière. Autour de Pierre Bayard, [en ligne]. http://www.fabula.org/colloques/document4821.php [Texte consulté le 4 novembre 2018]. 

CAÏRA, Olivier, « Ourobores. Explorer les virtualités des mondes fictionnels après le tournant diégétique », dans Revue critique de Fixxion française contemporaine, n°9 (novembre 2014), [en ligne]. http://www.revue-critique-de-fixxion-francaise-contemporaine.org/rcffc/article/view/fx09.07/896 [Texte consulté le 30 octobre 2018]. 

ROBILLARD, Anne, « Le serment d’Émeraude », dans Anne Robillard. Site web officiel, [en ligne]. http://www.anne-robillard.com/les-chevaliers-d-emeraude/le-serment-d-emeraude-167.html [Site consulté le 30 octobre 2018]. 

SUBUTAI CORPORATION, The Foreworld Saga, [en ligne]. http://foreworld.com/mongoliad/ [Site consulté le 30 octobre 2018]. 

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