Le renouvellement du zine féministe : diffusion, esthétique et visée

[Je vous invite à aller consulter ma problématique légèrement retravaillée avant d’entamer la lecture.] 

Le zine, en tant que manifestation de la culture underground et outil de sa contestation, fait son apparition à titre d’objet d’étude à la fin des années 1990. Les travaux y étant consacrés sont cependant peu nombreux. Puisque le zine est un médium méconnu, les auteur.e.s de monographie choisissent en majorité de présenter leur sujet, de le définir et d’expliquer son mode de production et de circulation à leurs lecteurs. À travers un panorama de la culture du zine, ils parviennent à inscrire une réflexion générale sur la pratique, mais il faut plutôt se diriger du côté des articles de périodique pour lire une analyse plus fine liée à une problématique précise. Pour obtenir un état des lieux satisfaisant autour de notre problématique, nous avons dû concentrer nos recherches autour de trois axes : la culture du zine, les zines féministes (girl zines) et les zines numériques (webzines). 

La grande majorité des études sur le sujet adopte une perspective sociologique, ce qui n’est pas surprenant dans la mesure où le zine est d’abord perçu comme un média. Ainsi, ces études s’intéressent à ce que l’on pourrait appeler la culture du zine : le contexte de sa production, sa diffusion et sa circulation à l’intérieur de réseaux restreints. De telles recherches analysent souvent le contexte sociopolitique lors de la création et les motivations des zinesters par le biais d’entrevues. Stephen Duncombe, professeur de sociologie à la New York University, est l’un des premiers à consacrer un ouvrage complet à ces publications indépendantes. Dans Notes from the underground : zines and the politics of alternative culture, il propose une définition de l’objet encore très utilisée aujourd’hui. Bien que l’ouvrage du Duncombe concerne surtout les publications de la culture punk alternative des États-Unis, il permet une compréhension générale du mouvement et donne un aperçu de la diffusion traditionnelle du zine imprimé, avant son recours aux outils du numérique.

Au tournant des années 1990, une autre tendance fait son apparition au sein de la production de zines : le mouvement des Riot grrrl. Ces créatrices présentent dans leurs zines une critique féministe de la scène punk alternative et donnent l’élan à la création de milliers de zines féministes (les grrrl zines, maintenant plus souvent appelés girl zines) qui s’éloignent peu à peu de l’underground punk pour diffuser une critique plus générale du patriarcat et de ses mécanismes. Les girl zines représentent une partie importante de la production, ce pour quoi plusieurs auteur.e.s se sont intéressé.e.s à leurs particularités. En 2009, Alison Piepmeier lance Girl zines : making media, doing feminism, un ouvrage qui se penche sur les zines produits par les femmes durant la troisième vague du féminisme. Elle montre la manière dont les femmes se sont approprié ce médium pour en faire un outil de leurs revendications. Si l’ouvrage de Piepmeier s’intéresse uniquement aux publications américaines, Tara Westover dans sa thèse de 2008 « The Grrrls are All Write : The Role of Zines in Thid-Wave Feminism » se penche sur un corpus entièrement formé de zines canadiens. Westover s’intéresse surtout aux conséquences de la culture dominante sur les groupes marginalisés. Elle montre comment leur résistance passe par la création de zines qui permettent la formation de communautés selon des principes d’inclusion et d’égalité, souvent associés à la troisième vague du féminisme. Avec le changement des méthodes de diffusion du zine imprimé causé par le numérique, il me semble intéressant de voir si les conclusions de Piepmeier et Westover tiennent toujours quant à la manière dont sont formées ces communautés.  

D’autres études se sont intéressées aux zines féministes avec une perspective moins générale, en se penchant sur un corpus plus restreint pour tenter de voir ce que ces publications révèlent de leurs créatrices et de leurs visées. Au Québec, la revue Recherches féministes a publié deux articles portant spécifiquement sur les zines féministes québécois. Dans « Mon/notre/leur corps est toujours un champ de bataille : Discours féministes et queer libertaires au Québec, 2000-2007 », les auteures analysent les discours féministes et queer au sein de diverses pratiques médiatiques, dont le zine, de groupes marginaux luttant contre le patriarcat et l’hétéronormativité. Elles tentent ainsi d’établir un portrait des différents féminismes et de leurs positionnements idéologiques. Le médium du zine ici n’est pas objet d’étude autant que le discours qu’il permet. Le second article de Recherches féministes qui nous intéresse est paru en 2014. Dans « L’art de conquérir le contrepublic : les zines féministes, une voie/x subalterne et politique », Geneviève Pagé s’intéresse au mode d’action du zine féministe et à sa portée politique. Avant d’aborder les théories de public et contrepublic, elle se penche sur l’esthétique, le langage et les réseaux de distribution d’une vingtaine de zines féministes montréalais. Ces deux articles analysent donc le contenu des zines pour réfléchir aux positions politiques et aux visées des créatrices, sans avoir recours à des entrevues. Ces études nous apparaissent pertinentes pour notre sujet de recherche puisque nous pensons que la visée politique du zine féministe est directement liée à la question du public et, inévitablement, à celle de sa diffusion. 

Aucune des études mentionnées jusqu’à présent ne traite du numérique et de ses conséquences sur la culture du zine. On y mentionne bien l’existence de quelques webzines, mais ceux-ci sont généralement inclus dans les corpus d’étude et analysés de la même manière que les zines imprimés. Dans la thèse américaine de 2001 « From zines to ezines : electronic publishing and the literary underground », Frederick A. Wright réfléchit à l’influence du numérique sur la pratique. Il observe comment les créateurs et les créatrices expérimentent avec les nouvelles possibilités offertes par le numérique dans leurs publications en ligne. Il procède à une analyse de leurs zines en ligne, mais recueille aussi leurs impressions sur les changements amenés par la nouvelle technologie et sur les usages qu’ils en font. Se faisant, il tente de voir à quoi le futur du zine ressemblera. Il conclut en affirmant que l’imprimé et le numérique continueront de coexister encore longtemps puisque la grande majorité des zinesters interrogé.e.s poursuivent leurs publications imprimées et envisagent le web comme un simple complément de celles-ci. Ainsi, une partie de notre recherche vérifiera les conclusions de Wright, proposées il y a déjà dix-sept ans. L’étude de Wright considère surtout l’utilisation des courriels et des catalogues en ligne. Bien que nous regarderons comment ces outils continuent d’influencer la diffusion du zine imprimé, nous ajouterons à notre analyse les réseaux sociaux, les blogues, les boutiques en ligne, etc.

Tous ces travaux insistent sur l’appartenance du zine à la culture alternative. Il me semble toutefois légitime de se questionner sur cette appartenance qui semble moins certaine maintenant que les zines sont abordés, et parfois même utilisés, par la culture dominante. De nombreux blogues et journaux en ligne ont consacré un ou plusieurs articles au zine en le décrivant comme une pratique accessible à tous. Les zines eux-mêmes prennent parfois la forme de mode d’emploi pour leur confection ou alors de guide d’introduction au phénomène. L’article « Women-produced zines moving into the mainstream » paru dans Les cahiers de la femme ou encore l’ouvrage Making feminist media d’Elizabeth Groeneveld traitent tous deux du passage de l’underground au mainstream de quelques zines féministes, notamment Bust et Bitch, qui sont maintenant publiés sous forme de magazine imprimé, mais disponible en ligne. Ces deux études nous serviront à comparer l’esthétique de ces revues professionnelles avec celle des zines féministes actuels puisque nous avons le sentiment que la montée en popularité du zine de ces dernières années, sa reprise par la culture dominante influencée par les changements des méthodes de diffusion, a eu un impact sur l’esthétique du zine féministe. Nous tenterons ensuite de lier ce changement d’esthétique aux visées politiques des créatrices. 

 

Bibliographie 

BELL, Brandi Leigh-Ann, « Women-produced zines moving into the mainstream », dans Canadien Woman Studies/Les cahiers de la femme, vol. XX/XXI, n°4/1, p. 56-60. 

BRETON, Émilie, Julie GROLLEAU, Anna KRUZYNSKI et Catherine SAINT-ARNAUD-BABIN, « Mon/notre/leur corps est toujours un champ de bataille : Discours féministes et queer libertaires au Québec, 2000-2007 », dans Recherches féministes, vol. XX, n°2 (2007), p. 113-139. 

DUNCOMBE, Stephen, Notes from underground : zines and the politics of alternative culture, New York, Verso, 1997, 240 p. 

GROENEVELD, Elizabeth, Making Feminist Media : Third-Wave Magazines on the Cusp of the Digital Age, Waterloo, WLU Press, 2016, 250 p. 

PAGÉ, Geneviève, « L’art de conquérir le contrepublic : les zines féministes, une voie/x subalterne et politique? », dans Recherches féministes, vol. XXVII, n°2 (2014), p. 191-215. 

PIEPMEIER, Allison, Girl zines : making media, doing feminism, New York, NYU Press, 2009, 264 p. 

WESTOVER, Tara, « The Grrrls are All Write : The Role of Zines in Thid-Wave Feminism », mémoire de maîtrise en études canadiennes, Ottawa, Carleton University, 2008, 162 f. 

WRIGHT, Frederick A., « From zines to ezines : electronic publishing and the literary underground », thèse de doctorat en philosophie, Kent, Kent State University, 2001, 382 f. 

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