Roman en approvisionnement par la foule, de lecteur à auteur collaboratif

Les circuits traditionnels de l’édition et du livre romanesque sont influencés par un écosystème numérique valorisant le faire savoir, la diffusion, le partage et la communication. La place de l’éditeur, de l’auteur et même celle du lecteur sont en pleine mutation, conformément à de nouvelles conditions qui instaurent des « changements de moyens techniques impliqués par les technologies » (Vitali-Rosati, 2014). Parmi celles-ci, l’approvisionnement par la foule, ou crowdsourcing, est un outil stratégique de collecte de masse ayant pour ressource les compétences du public (Howe, 2006). L’étude s’intéresse au statut du lecteur à l’égard du roman en approvisionnement par la foule, aussi appelé roman collaboratif, le niveau le plus extrême d’ouverture (Bücheler, 2010).

De la parution au Moyen-Âge du Roman de Renart (vers 1174) dirigé par plusieurs auteurs et se « compren[ant] comme un jeu de l’écriture » (Scheidegger, 1989), jusqu’à la possibilité des nouveaux outils en ligne du web 2.0., l’écriture collective se revisite et évolue. Ces romans collaboratifs en édition ouverte peuvent être écrits en format uniquement textuel ou intégrer le media storytelling défini par Jenkins comme « un processus dans lequel les éléments d’une fiction sont dispersés sur diverses plateformes médiatiques dans le but de créer une expérience de divertissement coordonnée et unifiée » (2003). Cette forme invite les autres auteurs, mais aussi les lecteurs à s’immiscer dans le processus créatif du développement de l’intrigue du scénario d’un récit littéraire. Il s’agirait de « rendre sa place au lecteur » pour « permettre au texte de s’actualiser pleinement à chaque lecture » selon les journées conférences et tables rondes #Liberathon : l’art de l’écriture collaborative tenues à Paris en 2013. L’approvisionnement par la foule se retrouve aujourd’hui dans plusieurs secteurs de l’édition et de la publication. On dénombre des usages variés de la collaboration éditoriale, plus particulièrement dans les domaines de la traduction collaborative ou de la correction collaborative. Autre exemple, en 2007 apparaît une expérimentation de communauté journalistique en source libre d’accès et en approvisionnement par la foule nommé Assignment Zero (AZ). Ce regroupement s’adonne à la collaboration entre des journalistes amateurs et professionnels dans le but de créer une intelligence collective, une création collective et un filtre collectif de sources (Howe, 2007). Ces initiatives d’approvisionnement par la foule influencent aussi les bibliothèques qui songent fortement à revoir leur politiques documentaires (Pouchol, 2006). Les bibliothèques se questionnent sur la finalité de l’action publique et collaborative des usagers pour « co-construire les collections avec les usagers. » (Breton, 2014).

Cette nouvelle génération de lecteurs actifs devient pluridisciplinaire et elle touche à tous les aspects de la création d’un roman. Dans un esprit d’interactivité et de partage, les lecteurs deviennent dorénavant des « auteurs collaboratifs » (Augé, 2018) et le nom de « lecteurs » tend à disparaître. Cela se différencie essentiellement des communautés de beta-lecteurs reléguées aux tâches critiques du travail d’un auteur ou de corrections de textes. De façon connexe, cela signifie-t-il qu’à plusieurs écrivains, plusieurs droits d’auteurs ? Pour contrer cela et rendre une oeuvre libre de droits, le projet du système d’exploitation GNU ou la licence FSF ont réactualisé en 2009 le gauche d’auteur ou plus communément appelé le copyleft, un concept introduit depuis les années 1970. Un moyen qui profite à la communauté collaborative et qui permet la modification par tous des contenus (entre autres) littéraires.

La problématique retenue :
À la lumière de cette introduction, la problématique initialement évoquée semble inadéquate. Au départ, l’énonciation était la suivante : Comment l’écriture collaborative transforme-t-elle l’accueil d’une œuvre littéraire de fiction par les publics de lecteurs ? L’approfondissement du sujet fait ressortir que le lecteur est présenté dorénavant comme un auteur contributaire. Ainsi, une meilleure formulation de la problématique serait plutôt : Comment les romans en approvisionnement par la foule conduisent-ils à la mutation du rôle de lecteur et de la réception des textes ? L’étude prospectera donc sur cette forme littéraire numérique contemporaine en mettant l’accent sur le passage de la lecture vers l’écriture qu’engendre la littérature collaborative. Elle cherchera à décrire le nouvel environnement des lecteurs collaboratifs, de la conception de contenus littéraires en libre accès, en terminant par leur publication.

Les discours critiques :
Le roman collaboratif en contexte numérique représente un tout nouvel univers. Analogiquement, cette méthode de composition littéraire en communauté virtuelle peut être perçue comme un nouvel empire. La comparaison découle du fait que ses membres proviennent de partout dans le monde et que le livre, œuvre commune, est considéré comme un nouveau territoire à conquérir (Bonacchi, 2017). Un des principaux points positifs est que le rapprochement entre les auteurs est favorisé, contrairement à l’isolement des cadres privé et intime habituellement affiliés au geste de lecture ou d’écriture. Le roman collaboratif participe alors au développement de nouvelles formes d’interactions émanant des environnements numériques. L’interdépendance entre les membres est essentielle pour que le modèle collaboratif soit efficient. Ce regroupement tout azimut peut avoir des effets chaotiques et sans contrôle concernant l’organisation des protagonistes autour d’un même sujet. Pour l’écriture, cette confusion semble sans contrôle, pis, elle affecterait la qualité littéraire du récit. L’expérience A Million Penguins (2007) fait justement ressurgir cette problématique. Un des membres rétorque à cette critique « Est-ce important si le résultat n’est pas parfait ? » (Gorski, 2007) Tel qu’avancé dans la problématique annoncée ci-haut, cela pose véritablement des interrogations sur la création d’un texte à vocation d’être lu par les lecteurs. Est-ce que cette pratique est pensée davantage pour le plaisir d’écrire ou pour la lecture ? Dorénavant, peut-être que le geste d’écriture collaborative remplacera celui de lire, ou que les finalités, du point de vu du lecteur, se vaudront à l’avenir.

Les points aveugles du discours critique :
Les appréciations ne sont donc pas que positives. Les expérimentations continuelles permettent de formuler des critiques qui aident à construire des contours plus clairs de la pratique d’écriture collaborative. Tel qu’énoncé rapidement un peu plus tôt, l’aspect négatif prédominant de cette expérience collective est l’environnement chaotique qu’il peut exister au sein des communautés. Cela a pour impact de considérer la structure de l’organisation du travail comme un flux continu des activités à accomplir. Les frontières nébuleuses de l’architecture de l’organisation du travail de l’écriture par approvisionnement par la foule peuvent sembler gênantes et déstabilisantes pour les auteurs collaboratifs (Renault, 2014). Pour contrer l’effet d’une masse organisationnelle obscure, une écriture coopérative proposerait aux écrivains-lecteurs de participer en sélectionnant les aspects et les tâches à pourvoir (Papy, Folcher, Sidir, Cerratto Pargman, 1997). Pour remédier à cela, le travail de composition littéraire à effectuer a tendance à être envisagé de façon divisée et non de manière globale. Ainsi, l’organisation du travail se constitue d’une multitude de petites tâches indépendantes. À vouloir trouver une solution à l’harmonisation des équipes, pouvant être composées d’une dizaine de personnes jusqu’à plus d’une centaine, les contre-effets provoquent une impression de livres mécaniques suivant des règles préétablies dont il faudrait remplir les cases (Kim, Sterman, Beal Cohen, Bernstein, 2017). Face à des tâches ingrates, l’enjeu d’une entreprise d’écriture collaborative est de les rendre plus ludiques et attractives pour les écrivains. De grands efforts doivent être mis en place pour étoffer des stratégies marketing afin de mieux valoriser la contribution de l’utilisateur-écrivain-lecteur. Une chose qui n’est pas évidente, car pour que l’écriture collective fonctionne, il faut des règles claires et simples. On dénote des échos similaires au sein des communautés en source libre d’accès lorsqu’il est question de créer des langages de programmation. C’est le cas d’une observation faite par Schmitt-Cornet (2016) avec la communauté Python. Il constate qu’une intervention trop exhaustive par un pair a des chances de ne pas être lue, mais surtout de faire face à une critique ouverte à son endroit. Pour illustrer ce propos, il soulève l’interpellation d’un collaborateur à une intervention longue d’un des membres de la communauté : « Too Long ; Didn’t Read » .

Le corpus et œuvres existantes :
En approfondissement constant de ce sujet, le corpus sera emmené à être augmenté ou modifié au gré des recherches. Néanmoins, voici une sélection de corpus qui a attiré, pour l’instant, l’attention. Cette liste comprend à la fois des plateformes, mais aussi des romans en écriture collaborative.

Plateformes d’écriture par approvisionnement par la foule :
Widbook – Une plateforme qui permet de façon simple et ludique d’écrire, de lire et de partager un livre en approvisionnement par la foule. http://www.widbook.com/
Préambule – Cette plateforme québécoise propose une formule expérimentale : des auteurs de soumettre une prémisse initiale d’histoire et la communauté d’auteurs collaboratifs rédigent la suite jusqu’à la fin. http://www.preambule.cc/ ou https://www.facebook.com/monpreambule (Ce site semble hors service en 2018 et être repris par une entreprise chinoise de vente de pièces électroniques. L’étude cherchera à savoir ce qu’il est advenu de la plateforme depuis 2017 et analysera son activité de 2016 à 2017.)
Inédits – Privilégiant la publication de textes courts pour valoriser le genre littéraire de la nouvelle, cette jeune maison d’édition met en ligne sa plateforme d’écriture par approvisionnement par la foule qui propose une dizaine d’univers auxquels tous les auteurs collaboratifs peuvent se joindre. https://inedits.fr/

Romans créés par écriture par approvisionnement par la foule :
Bright Star. (2019) de Erin Swan. Une fiction pour public de jeunes adultes écrite en approvisionnement par la foule dont la particularité est d’avoir privilégié comme éditeur un algorithme. https://us.macmillan.com/books/9780765392992
A Million Penguins. (2007). Un projet sans règle lancé par l’éditeur britannique Penguin Books pour expérimenter la forme d’écriture collaborative par approvisionnement par la foule. Cet exemple fut choisi, car il démontre l’intérêt des grandes maisons d’éditions à se lancer dans cette tendance littéraire numérique. http://www.amillionpenguins.com/
Mercœur. (2013). Charles Flammand. Mercœur est le projet d’un roman construit en temps réel par écriture collaborative et disponible sur le réseau social Tumblr. http://mercoeur.tumblr.com/

Publié par : Gabrielle GODIN

 

Bibliographie :
Augé, C. (2018). Écriture collaborative numérique et appropriation d’une œuvre patrimoniale. Collection Le français aujourd’hui. France : Armand Colin.
Bücheler, T., Füchslin, R.M., Pfeifer, R., Sieg, J.H. (2010). « Crowdsourcing, Open Innovation and Collective Intelligence in the Scientific Method-A Research Aenda and Operational Framework. » Aritificial Life XII – Twelfth International Conference on the Synthesis and Simulation of Living Systems. Zurich : Zurich Open Repository and Archive. pp. 679–686.
Bonacchi, C. (2017). « Crowdsourcing… the Roman Empire. » Blog : ancientidentities.org. Repéré à : http://ancientidentities.org/crowdsourcing-the-roman-empire/
Breton, E. (2014). Co-construire les collections avec les usagers. Lyon : ENSSIB, Université de Lyon.
Enkel, E., Gassmann, O., Chesbrough, H. (2009). « Open R&D and open innovation : exploring the phenomenon » . RD Management. (vol.39). pp. 311-316
Gary, N. (2014). « Anonymous : le thriller en crowdsourcing, ou le roman qui se partage. » Site : AL ActuaLitté, les univers du livre. Repéré à : https://www.actualitte.com/article/lecture-numerique/ anonymous-le-thriller-en-crowdsourcing-ou-le-roman-qui-se-partage/52157

Gonzalez, C. (2013). Livres : « Mercoeur » , le roman construit en temps réel. Suisse : Radio Télévision Suisse. Repéré à : https://www.rts.ch/play/radio/vertigo/audio/livres-mercoeur-le-roman- construit-en-temps-reel?id=4728713&station=a9e7621504c6959e35c3ecbe7f6bed0446cdf8da
Gorski, K. (2007). Creative Crowdwriting : the open book. Site Wired. Repéré à : https://www.wired.com/2007/07/creative-crowdwriting/
Hall Downing, J. D. (2011). Encyclopedia of Social Movement Media. California : SAGE Publications, Inc.
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Jenkins, H. (2003). « Transmedia Storytelling. Moving characters from books to films to video games can make them stronger and more compelling » . Technological Review. Repéré à : www.technologyreview.com/news/401760/transmedia-storytelling/
Jenkins, H. (2006). La culture de la convergence : Des médias au transmédia. Paris : A. Colin.

Kim, J., Sterman, S., Beal Cohen, A. A., Bernstein, M. S. (2017). Mechanical Novel : Crowdsourcing Complex Work through Reflection and Revision. Stanford : Stanford University Publications. Repéré à : https://hci.stanford.edu/publications/2017/mnovel/Mechanical_Novel.pdf

Matthews, J., Rouzé, V. V., Vachet, J. (2014). La culture par les foules ? : Le crowdfunding et le crowdsourcing en question. France : MkF éditions.
Minichiello, F. (2016). Crowdsourcing et bibliothèque. Repéré à :
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Ng, W., Storey, V. C., Trujill, J. (2013). Conceptual Modeling – ER 2013 : 32th International Conference, ER 2013HongKong, China, November 11-13, 2013, Prodeedings. Lecture Notes in Computer Science. Information Systems and Applications, inca. Internet/Web, and HCI. New York : Spinger. (vol. 8217).
Papy, F., Folcher, V., Sidir, M., Cerratto Pargman, T. (2004). « E-learning et technologies pour la coopération : inadéquations artefactuelles et logiques des activités instrumentées. » Biarritz : Acte de conférence ERGO-IA. (17-19). pp. 39-45.
Paris & CO Labo de l’édition. (2013). « #Liberathon : L’art de l’écriture collaborative. » Blog. Repéré à : https://labodeledition.wordpress.com/2013/11/06/liberathon-lart-de-lecriture-collaborative/
Penguins Publisher. (2007). A Million Penguins. Repéré à : https://www.amillionpenguins.com/
Pouchol, J. (2006). « Pratiques et politiques d’acquisition, Naissance d’outils, renaissance des acteurs. » Site : Bulletin des bibliothèques de France. (n˚1). Repéré à : http://bbf.enssib.fr/consulter/ bbf-2006-01-0005-001
Renault, S. (2014). « Crowdsourcing : La nébuleuse des frontières de l’organisation et du travail » . RIMHE : revue interdisciplinaire management, Homme & entreprise. France : ARIMHE Éditions. (n˚ 11). p. 114.
Saint-Cloud, P. de. (1174). Roman de Renart. France : NS.
Scheidegger, J. R. (1989). Le roman de Renart, ou, Le texte de la dérision. Genève : Librairie Droze.
Schmitt-Cornet, B. (2016). L’innovation collective au sein d’une communauté open source : Le cas de la communauté Python. Montréal : Université de Montréal. Repéré à : https://archipel.uqam.ca/ 8674/1/M14281.pdf
Vitalli-Rosatti, M. (2014). « Qu’est-ce que l’éditorialisation ? » Site : Culture numérique, pour une philosophie du numérique. Repéré à : http://sens-public.org/article1184.html

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