Laura loves Guillaume (William S. Messier)

 

J’étais dans une cabine de toilette de la halte routière et je cherchais absolument quelque chose à écrire sur le mur. Je ne sais pas exactement pourquoi je voulais tellement vandaliser ce mur, je crois qu’il y a là un peu de ce sentiment que j’ai quand je suis dans l’allée d’une épicerie : l’ordre dérange. J’ai le fantasme – plutôt cliché, il faut le dire – d’être un jour dans une épicerie inconnue, dans une autre ville, et de faire tomber tous les items rangés sur les tablettes de chaque allée. Pour le plaisir, on pourrait me chronométrer. Ne trouves-tu pas parfaitement jouissive l’idée de détruire les étalages de boîtes de céréales ? De pots de condiments ? J’ai donc eu la même pulsion destructrice devant le mur immaculé de la cabine de toilette, pendant qu’Alex allait se magasiner un rafraîchissement et quelque chose de salé. Ce doit être l’idée d’engagement qui faisait son chemin depuis quelques semaines, « la saison de toutes les lettres ouvertes » disait Alex, qui me poussait à vouloir à ce point m’exprimer sur ce mur. Il me fallait trouver quelque chose de brillant, qui ferait sourire les prochains utilisateurs. Quelque chose qui ne ferait pas semblant d’être écrit sur un mur de toilette et qui, sans manquer de pudeur, ne ferait pas semblant que son lecteur n’est pas en train de faire ce qu’il fait. J’avoue, par contre, que le voyage me rendait passablement nerveux et que la raison numéro 1, la raison physique pour laquelle j’étais dans cette cabine de toilette – qu’on devrait peut-être plutôt nommer numéro 2 – minait quand même ma concentration. J’avais beau réfléchir aux nombreuses blagues qu’on se fait tout le temps, rien ne me venait à l’esprit. Je me découvrais peu à peu une admiration pour ces graffiteurs qui réussissaient à faire de l’esprit en plein effort. Si Alex avait été là, il aurait pu me souffler quelque chose de bon. J’ai pensé ensuite à ce dessin que je faisais tout le temps d’une espèce de mongol à moustache molle. Après avoir tracé sa silhouette sur le mur, je m’en suis voulu : ça ne voulait rien dire. Il fallait que je dise quelque chose. Puis, quelqu’un est entré dans la salle de bain et j’ai dû me dépêcher parce qu’il n’y avait qu’une seule bolle et je pouvais voir ses pieds – deux gros souliers de monsieur, en cuir brun – placés devant la porte. L’homme attendait que je sorte. J’ai fini alors d’écrire un truc en essayant de feindre une quinte de toux pour cacher le son du crayon feutre sur la surface lisse du mur. Ensuite, j’ai terminé ma besogne, je me suis levé, j’ai tiré la chasse et j’ai ouvert la porte pour me rendre compte que les gros souliers bruns appartenaient à Frédéric, notre prof d’anglais du secondaire 3. Je lui ai fait un sourire qui me paraissait convenable pour la situation, mais lui, il ne s’est pas contenté de ça. Il m’a demandé si j’allais bien et il voulait connaître mes plans, ma situation. Je lui ai répondu à travers les panneaux de la cabine, alors qu’il s’installait probablement sur la bolle. J’avais fini de me sécher les mains et je m’apprêtais à quitter la salle de bain quand je l’ai entendu m’appeler :

– Euh, Guillaume ?
– Oui ?
– Tu t’es trompé dans l’ordre.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– L’ordre des noms. C’est « Guillaume Loves Laura » que tu voulais écrire, mais t’as écrit « Laura Loves Guillaume ».

Je lui ai dit que je ne savais pas de quoi il parlait. Il n’a pas répondu. Ça doit être la chose la plus conne du monde. J’ai comme décidé que tu m’aimais, dans la cabine de toilette d’une halte routière qui longe la 20, dans le coin de Drummond.

 

 

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