Ruban de Möbius (Pierre Ménard)

Peut-être perdu, ne pas savoir. Tête en l’air. Tourner en voiture sur l’autoroute, chercher son chemin sans savoir où aller, ne pas parvenir à se repérer, savoir précisément ce que je fais là, dans cette voiture, emporté littéralement par elle, son mouvement lancinant, elliptique, le trajet qu’elle opère. Les images défilent sous mes yeux fatigués (la vitre se fait écran) différentes de celles que j’ai dans le crâne, et de celles qu’elles produisent en moi.

Tout se mêle. Les immeubles se profilent au loin. Immenses arches en béton des ponts de l’autoroute au-dessus de ma tête. Nuages passagers. Et cette impression de déjà-vu. Je suis déjà venu là, à cet endroit précis, la voiture y est passée en tout cas.

La voiture tourne en rond, monte et descend, mon corps ballotté d’un côté et de l’autre de l’habitacle, surpris par le vertige, suspendu entre ciel et terre, une vingtaine de mètres au-dessus du sol. L’impression d’avoir les yeux bandés, ce jeu que j’affectionnais enfant, tourne, tourne, et quand le voile se lève enfin, les yeux un instant aveuglés par la vive lumière, fermer les yeux l’espace d’un instant. Tout se brouille, le corps chancelant, déboussolé.

La tête à droite à gauche pour tenter de repérer un itinéraire, un chemin, une voie à suivre, une direction à prendre. La route effectue une boucle, la roue tourne en bretelles d’autoroute et ponts suspendus dans le vide. Difficile de se résoudre à sortir de ce paysage répété à l’identique, de ces variations de récit sur réel.

Les camions, les voitures nous doublent à vive allure. Personne ne nous regarde. Chacun pour soi. Je me laisse conduire, à la place du mort. Ne rien diriger, laisser juste glisser son regard par la fenêtre, tenter tout de même de voir quelque chose, des bribes de réel. Avec la vitesse c’est toujours compliqué.

Là, les rubans grisés de l’autoroute qui dessinent des S semblent s’enlacer à l’infini. En contrebas une structure en béton nu sépare les deux autoroutes aux murs taggés à la hâte. Depuis la ville haute, le port et ses grues et ses bateaux marchands. Les montagnes dans le lointain chapeautées de nuages anthracite. Un bus scolaire jaune, c’est la sortie des classes, le véhicule est plein d’enfants. Un parking de voitures à la place de l’ancienne église détruite. Sa façade dont il ne reste plus que le fronton, tient encore debout grâce à une structure métallique, décor dérisoire à la stabilité fragile.

Sous les piles du pont autoroutier décorées comme une cathédrale aux vitraux colorés, à ciel ouvert, sur l’herbe rase du printemps à peine arrivé, les histoires qu’on y raconte, il reste encore quelques tas de neige compacte mais un peu plus loin, dans les endroits les plus à l’abri, les moins exposés. Il fait grand soleil, le ciel est bleu, les jeunes s’allongent en grappe sur l’herbe. Une ancienne calèche, sans passager à l’arrière, cheval à l’arrêt, sage, devant un mur de larges pierres recouvert d’affiches publicitaires aux couleurs variées.

J’aperçois un homme chargé d’un lourd sacs de courses, marchant au milieu de la route bitumée plutôt que sur le trottoir défoncé par l’hiver, c’est son choix. Pas de voiture sur cette grande route à cette heure de la journée. Un jeune homme téléphone un peu plus loin. Toute la ville s’étale derrière lui indolente, immeubles en briques rouge et toits vert, c’est le printemps.

Tous ces lieux n’existent plus depuis longtemps déjà, en tout cas plus comme on peut les voir sur ces images, l’église par exemple a finalement été détruite et l’on n’en a préservé qu’une arche sur l’ensemble de son ancien fronton. Je continue pourtant à les voir ces lieux, à les arpenter ces routes vertigineuses, à refaire ce parcours en boucle. C’est un temps qui ne peut pas se clore. Même si ces images s’effacent peu à peu, ou viennent à disparaître, j’en préserve en moi un double sans pareil. Un trajet intime, un chemin qui s’ouvre en moi.

 

 

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