Le noir m’apprivoise (Brigitte Célérier)

 

J’ai dit, j’ai pensé, familiarité. J’ai dit familiarité, juste cela, cette parenté entre toutes ces lumières, partout, qui strient la nuit, et on sait qu’on les croise, que ce pourrait être…

Je sais, ce n’est pas vrai. Combien d’années, ma fille, de dizaine d’années, que tu ne t’es pas trouvée sur une autoroute ?

que ce pourrait être (et zut, j’ai bien le droit de me souvenir, ou de le croire) n’importe où – et il n’y a pas de son, juste la nuit, la route devinée, et le bruit de la vitesse, aucune voix – une familiarité…

D’ailleurs ce n’est pas si vieux, cela, maintenant ces lignes de lumière, ces routes dessinées dans la nuit, qui viennent vers nous, et qui s’effacent, et puis les façades qui émergent pour passer, les panneaux lumineux qu’on ne peut déchiffrer, pas le temps – ne pas se dire que si c’était ma ville je devinerais ce qu’ils disent – cette entrée dans l’approche d’une ville, il n’y a pas besoin d’autoroute… ce pourrait être en train, et ça ce n’est pas si vieux.

… une familiarité qui me laisse le temps de savourer mon excitation, mon attente, sans que pointe encore, ou si peu – elle dort quelque part entre ventre et gorge – ma panique, celle que j’ai maintenant quand je dois rencontrer…

Pas si fréquent le train non plus, et puis ce n’est pas ta ville, enfin ton ancienne, la vraie, la grande – souviens-toi des photos vues. Ce n’est pas plus grand que Paris, du moins je ne crois pas, mais c’est autre… Si, les abords ça ne doit pas être si différent, juste la nature qui est plus ample, moins fatiguée.

… ma panique, celle que j’ai maintenant quand je dois rencontrer…

que c’est beau cette nuit, là, regarde, ma fille, tranquillise-toi, savoure, et puis tu sais bien que ce n’est pas vrai, la panique c’est quand tu dois rencontrer des presque connus, des liens possibles, là c’est le plaisir de découvrir, la légèreté des rapports, tu vas aimer cela, c’est fait pour toi.

Regarder et savoir qu’il y a ces autoroutes qui sillonnent cette terre immense, et au bout cet univers autre, mais – tu le sais, tu l’as vu, entendu, lu – avec les traces d’un passé, aussi, juste pour se sentir bien, s’appuyer dessus, le voler un peu… et puis ce que tu attends, les voix, le fleuve. Cela surtout, le fleuve.

 

 

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