L’expérientialité et la narration de Monika Fludernik face à la littérature numérique

Dans une entrée précédente, nous avons vu que la narrativité deux acceptions classiques, comme « suite d’actions », et dans sa dimension verbale (notamment grâce à la présence d’un narrateur). Mais c’est plus sur le rapport entre narrativité et expérientialité que nous allons ici nous attarder. Monika Fludernik aborde cette notion entre autres dans son chapitre 1.2.1 History vs. experientiality, de son ouvrage de 1996, Towards a « Natural » Narratology.

Selon Fludernik (qui écrit en 1996), la plupart des recherches traitent de la narrativité de façon statique ; le modèle de Claude Bremond (1973) lui permet cependant d’envisager le modèle narratologique de façon plus dynamique. En effet, selon Fludernik, Bremond :

« makes an important contribution by incorporating in his sequential model the crucial experience of unresolved direction » (Fludernik, p. 16).

Par conséquent, Bremond offre dans son étude une première mention des contrariétés éventuellement vécues par un lecteur dont l’arc narratif ne se présente pas de la manière supposée (ou qui n’obtient pas la garantie d’avoir la totalité de l’expérience de lecture). Ces deux cas de figure sont intéressant car très fréquents en matière de lecture en contexte numérique, où les arcs narratifs offrent des angles morts particulièrement intéressants à étudier – d’autant plus lorsque ces axes s’inscrivent dans une certaine interactivité. Cette dimension de la narrativité est désignée par Monika Fludernik comme de l' »intentionnalité expérientielle » (experiential intentionality).

Cette question d’intentionnalité expérientielle est évidemment reliée à d’autres notions très fondamentales de la narration, comme celle de « l’auteur implicite ». La notion, développée par Wayne C. Booth en 1952 (mais publiée ensuite dans The Rhetoric of Fiction), possède une dimension éthique importante, puisque l’idée est de pousser par des moyens rhétoriques le lecteur à adhérer au personnages et au récit. La notion (polémique, en tout cas à l’époque), mène à considérer le texte comme une intention signifiante, et non comme un fait objectif.

Plus que ce point spécifique, Fludernik s’intéresse surtout dans son titre à l’ouvrage Temps et Récit (1983) de Paul Ricoeur. Selon ce dernier, l’expérience d’un récit est configurée par l’expérience cognitive que les lecteurs ont du monde, soit leurs propres expériences en tant qu’individus, ce qui implique également leurs intuitions, leurs connaissances des cadres, schémas et « scripts » qui ont cours dans ce que l’on peut appeler « la vie réelle » (au sens de non-fictive).

Il est intéressant de voir qu’une des difficulté à réfléchir de façon stable la narrativité en matière de littérature numérique est peut-être lié à cette absence de corrélation entre ces fameuses expériences personnelles et la plupart des présentation de récits en contexte numérique. Sans modèle pratique sur lequel se reposer, la littérature numérique fait souvent un tel travail sur les supports que l’expérience du lecteur même aguerri pourra difficilement trouver prise sur des formes connues et appréciées. Pour le dire autrement, la poétique changeante de la littérature numérique dilue la connaissance des formes par le lecteur, et complexifie d’autant son expérience de lecture.

On pourrait penser qu’en tout état de cause, une telle réalité rend conséquemment l’expérience narrative foncièrement dépendante d’autres formes de références au réel : si la forme est constamment nouvelle, c’est sur les références au récit que le jeu rhétorique permettra de raccrocher le lecteur au texte. (NB : Il serait donc intéressant de voir comment l’usage de logiciels structurants comme Storyspace permet d’insister, justement, sur une structuration de l’expérientialité du lecteur quant à la forme – on pensera à la fiction interactive Victory Garden, 1991, ou à Patchwork Girl, 1995).

A contrario, on peut se demander si les grands succès narratifs public vont au contraire faire grandement œuvre de référencement à cette expérience du réel – lequel sert de contrepoint à l’exploration de certaines nouvelles méthodes narratives. L’oeuvre hypertextuelle classique qu’est Afternoon, A Story (Joyce, 1987) se présente effectivement comme une enquête, bien que fortement fragmentée ; c’est également le cas d’ Her Story (2015). Le motif de l’enquête est fréquent en matière de littérature numérique, le vecteur apparaissant sans doute comme l’un des plus pertinents pour l’exploration permise par l’hypertextualité. Quoi qu’il en soit, la référence au réel est considéré par Fludernik comme un pré-requis de la narratologie, ce qui doit être examiné au vu du contexte numérique :

« a pretextuel and indeed pre-narrative (level), providing the cognitive basis for story comprehension at it most elemental level. » (Fludernik, p. 17).

Dans la suite de son raisonnement, Fludernik cite Ricoeur, lequel mentionne que suivre une histoire implique surtout d’appréhender les épisodes (les actions) qui mènent de manière bien connue à une fin établie (une telle compréhension menant selon sa démonstration à une nouvelle conception du temps). Cette idée de Ricoeur est logiquement insérée dans Mimesis II : le terme n’est pas choisi au hasard puisque c’est bien sûr dans la reconnaissance que se situe le plaisir, dans la droite lignée de ce qu’Aristote reconnaissait déjà dans sa Poétique. Fludernik qualifie ce point de reconnaissance (bien que non décrit comme tel) comme téléologique ; elle ne cite pas cependant sur qui se fonde cet aspect téléologique. Est-ce l’auteur, l’auteur implicite, le narrateur ? On imagine volontiers que la situation s’en différenciera d’autant.

De telles configurations insistent selon Monika Fludernik sur l’interprétation active du lecteur, qui testera sans cesse le rapport téléologique à l’œuvre créée, agissant de façon à reconstruire l’histoire comme un « tout sémantique et thématique ». Pour servir ce rapport téléologique, la narration a une fonction : mettre l’emphase sur les caractères extraordinaires du ou des personnages, et ainsi fournir des « patrons de lectures » (reading patterns) au lecteur en quête de sens.


BOOTH, Wayne C, The Rhetoric of Fiction, University of Chicago Press, 2010, 572 p.

FLUDERNIK, Monika, Towards a « Natural » Narratology, Routledge, 2002, 472 p.

RICOEUR, Paul, Temps et récit, vol. 1., Seuil, 1991, 416 p.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *