Comment je lis

6 février 2011

comic bookC’est une réflexion que je mène assez intensément — mais intuitivement — ces jours-ci… Comment organiser mes activités de lecture? Comment gérer les supports, les annotations, les références ? J’en avais déjà bien assez avec mes propres remises en question. Et voilà Marin Dacos qui me lance, via twitter, sur l’idée d’expliquer comment je lis (il parlait de mes usages réels de lecture numérique). Belle invitation, bel exercice…

Premier élément de mise en contexte : la lecture pour une personne en études littéraires croise inévitablement les oeuvres et la documentation critique. Donc des réalités différentes viennent se rencontrer dans une même pratique de lecture. Des supports, des mises en page parfois distincts, parfois apparentés, se confrontent et s’appellent (pourquoi ne reprend-on pas les doubles colonnes pour des oeuvres en format numérique [enfin, en pdf], pratique pourtant courante dans les articles savants ?).

Seconde précision: ce texte reflète l’état de mes pratiques de lectures en ce jour… Car j’ai l’impression de constamment les modifier, de m’ajuster, de les/me transformer.

J’essaie d’organiser tout ça…

Je travaille à constituer un mode d’organisation à la fois peu contraignant mais aussi pas trop simpliste. Pour l’heure (voir ma seconde précision, plus haut!), c’est le tandem Zotero / Diigo qui a gagné.

Diigo d’abord : parce que les outils sont pratiques (bookmarklet, possibilité de RSS par tag, annotation+highlight de passages…). Ça me sert principalement pour garder des traces de blogs, d’articles, de sites qui n’ont pas à mes yeux (c’est questionnable) la même valeur scientifique que des articles de revue/collectifs/monographies. Donc facile de chercher, de regrouper par catégories, mais en même temps, pas en local sur mon ordi (pas aussi critique comme documentation à avoir toujours sous la main comme les articles savants). Ça reflète mon activité de lecture web, qui se concentre sur certains enjeux : culture numérique, peer-review, dépôts institutionnels, littérature numérique.

En lien direct : usage du petit script beta de Readability (le vieux, pas la nouvelle version liée à un drôle de système de micropaiements) ou de la fonction Lecteur de Safari (la même chose en fait, mais pas configurable, grr). Je suis de plus en plus incapable de lire un texte long en ligne sans cette mise en forme — intolérance de ma part ou signal d’une incompétence typographique crasse de la plupart des graphistes ou concepteurs de blogs ?

Zotero ensuite. C’est pourtant là ironique : je ne l’utilisais pas, parce que confiné à Firefox (que je n’utilise à peu près jamais). Mais je sentais qu’il y avait là la souplesse et le respect de certains principes qui me sont chers. Principes : stockage en local, flexibilité des tags et des classements, édition possible du style des références, extraction de métadonnées dans les pdf… Il m’a fallu attendre la version standalone (aussi buggée soit-elle) pour m’y remettre. En fait, ce n’est pas comme outil lié au web que je l’utilise, mais comme gestionnaire de bibliothèque numérique (j’entre les données de la référence et j’attache à la fiche la version située sur mon ordi).

Pour l’instant, cette bibliothèque numérique, j’essaie de la structurer et de la centraliser. Je la veux en local, sur mon ordi portable, pour accès en tout temps (pas recours à un accès cellulaire pour moi, donc le wifi me donne un accès inévitablement intermittent). Un dossier, deux grands sous-dossiers : oeuvres et documentation. Un espace en ligne (accessible par ftp — ce pourrait être un iDisk ou Dropbox, mais je préfère une ressource que je contrôle), où je synchronise ce dossier (un rsync tout simple, pour l’instant lancé manuellement pour cause de VPN à activer préalablement). Donc accès facile à cette bibliothèque sur mon iPad (par Goodreader, qui gère bien les connexions aux serveurs distants, qui permet de conserver une copie locale du iPad et qui permet d’ouvrir les fichiers dans les autres applis).

Que contient cette bibliothèque ? Des articles savants téléchargés, des œuvres au format numérique (epub, mais surtout encore pdf). De plus en plus, de la documentation que j’ai scannée manuellement. Je ne photocopie plus d’articles, trop excédé de ne pas les retrouver, de les oublier au bureau, d’en avoir trois copies mais pas sous ma main au moment où j’en ai besoin. Et les copies finissent toujours pas ne plus être propres (chiffonnées, griffonnées), donc impossible de les refiler à un collègue ou un étudiant, ou encore pour servir à constituer un recueil de textes pour mes cours. Ces frustrations expliquent que je n’annotais plus sur mes copies papier, et que cette habitude persiste aujourd’hui: je préfère conserver des extraits que je transcris/copie à côté (souvent dans les fichiers préparatoires au projet [cours, article] auquel je travaille, mais peut-être de plus en plus dans Zotero, comme ça devient facilement cherchable). Donc mes pdf, je ne les annote guère (sinon en les doublant au préalable, sauf dans Goodreader qui propose une copie du fichier pour annotation — on appelle ça se coller aux usages…).

C’est dire la place que les documents numériques prennent dans mes lectures. Et je me surprends à grogner contre un bouquin (papier) où je ne peux retrouver l’occurrence d’une phrase (par fonction recherche). L’envie de numériser « maison » plusieurs livres est constante, mais le temps manque. Et l’ouverture croissante des éditeurs en sciences humaines à distribuer des versions numériques des ouvrages me conforte dans cette nouvelle habitude.

Néanmoins, signe que je ne suis pas complètement passé au règne numérique, j’ai encore une résistance au seul achat numérique (surtout pour les oeuvres également en papier). Leur présence manque (sur le coin de la table), mais aussi, pour un poéticien comme je suis, intéressé par les poétiques du livre / du recueil et par la brièveté, leur épaisseur, le signal de leur longueur (de la progression de ma lecture) me manquent, quels que soient les stratagèmes utilisés pour compenser cette perte (ou ce déplacement). Mais les avantages des versions numériques demeurent grands, l’appel est fort…

Je ne sais pas si j’ai répondu à la commande de Marin. Mes lectures numériques sont multiples, quotidiennes, presque dominantes (on reste toujours, comme littéraires, avec des bibliothèques énormes). Mais difficile de ne pas voir les choses se transformer : voyant le nouveau Iégor Gran (chez POL) en version numérique sur ePagine, j’ai eu l’impulsion d’acheter le fichier pour poursuivre ma lecture, commencée dans les premières pages promotionnelles. J’ai résisté. Pour cette fois.

(image : « Comic…book, page 8 », paperbackwriter, licence CC)

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Les limites de la socialité de la lecture

15 novembre 2010

J’ai depuis longtemps des réserves sur l’idée que la lecture (et sa sauvegarde, en quelque sorte) doit passer par sa dimension sociale. Réticence intuitive, pas nécessairement lourdement argumentée, mais persistante. Je ne nie pas qu’il y ait une grande importance dans le fait de parler de nos lectures, de faire des recommandations (positives ou négatives) ; c’est là la dimension fondamentalement culturelle (au sens de ce que l’homme acquiert et transmet) du geste de la lecture. Ce sont ses incarnations technologiques qui me laissent perplexe (et parfois complètement froid). Larges ressources de recommandation (sites de commentaires à n’en plus finir), modules d’annotation des textes, mise en lien des lecteurs… Il me semble y avoir dans cette idée de la lecture sociale une bonne part du mythe de la communauté ouverte et égale, sans frontière et surtout sans problème lié à cette ouverture. Comme si la quantité, à partir d’un certain stade, était le garant de la qualité.

Je suis indubitablement influencé par ma position : dans le monde académique, l’un des premiers apprentissages que l’on tente de favoriser, c’est l’ouverture sur la diversité des lectures possibles, mais avec le rappel nécessaire que toutes les lectures ne se valent pas. Le compte rendu dans un journal n’a pas la même portée interprétative qu’un article de vingt-cinq pages ; l’un n’est pas plus mauvais que l’autre, en autant que l’on tienne compte du fait que ces deux textes n’ont pas la même visée (susciter l’intérêt / approfondir une piste de lecture). Leur comparaison suppose une bonne mise en contexte afin d’apprécier leur valeur propre.

L’idée de lecture sociale tend à couvrir un large spectre : du commentaire général sur un livre, de façon très globale, à une annotation fine du texte dans ses marges. S’agit-il vraiment du même geste, avec une portée similaire ? Il me semble que l’on tend ainsi à confondre la visée associée à la réaction d’un lecteur. D’une part, un commentaire d’accompagnement, qui se construit comme un discours sur, autonome de son objet. C’est le registre des Goodreads et autres Babelio. (Christian Liboiron fait un petit inventaire des sites sociaux autour du livre ; les caractéristiques attendues avaient été annoncées plus tôt). Pas ma tasse de thé, mais je peux comprendre l’intérêt pour d’autres. D’autre part, l’adjonction, en marge d’un texte que l’on lit, des commentaires de tous les lecteurs du monde qui voudraient annoter telle phrase, telle image, telle idée. Il s’agit d’un discours avec, qui ne peut être lu en-dehors de son lieu de rattachement (habituellement), car le référent est pointu et circonstanciel. La lecture, inévitablement, sautille entre le texte et son paratexte.

Nicolas Langelier fait justement écho à l’envahissement de la lecture, que ce soit en raison de la dimension augmentée du livre (ajout de vidéos, de fonctionnalités…) ou de sa dimension connectée (lien aux réseaux sociaux). Cet écho se présente sous l’angle de la nécessité de la concentration, du silence, du recueillement, en quelque sorte. (Dommage que la défense de telle position ait toujours l’air un peu anti-technologique — dans son cas, quel contre-sens!) C’est pourtant un récent article de Bob Stein qui m’a d’abord ramené ce questionnement en tête. Il y évalue la portée d’un petit texte antérieur, où il tentait d’élaborer une « taxonomy of social reading ». Constat : même si sa proposition s’inscrivait dans CommentPress (qui permet l’annotation de chacun des paragraphes d’un texte de façon étonnamment aisée), peu se sont prévalu de cette occasion de s’exprimer. Son argumentaire m’a un peu dérangé :

The resistance to public commenting isn’t surprising; it’s just not yet part of our culture. Intellectuals are understandably resistant to exposing half-baked thoughts and many of them earn their living by writing in one form or another, which makes the idea of public commenting a threat to their livelihood. [I've long proposed the inverse law of commenting on the open web -- the more you'd like to read someone's comments on a text, the less likely they are to participate in an open forum.]

Changing cultural norms and practices is a long haul.

La cible est-elle la bonne ? S’agit-il d’un absolu qu’il faut atteindre ? Oui, évidemment, l’expression libre de tout un chacun est une visée démocratique, qui ouvre au dialogue, etc. Mais considérant le haut babillage médiatique qui nous entoure, la véritable question n’est-elle celle du balisage du dialogue ? Échanger, c’est parler, bien sûr, mais parler en fonction d’un interlocuteur. En fonction d’un contexte. En fonction de qui peut écouter et éventuellement intervenir. Difficiles paramètres dans une conversation ouverte sur le monde…

Même réflexion pour les annotations d’un livre. Quel gain y a-t-il à patauger dans une possible marée d’annotations, où le texte finit par se trouver submergé par les ah et les oh d’autant de badauds du livre ? C’est la pertinence, la lisibilité de ces marginalia qui sont en cause. Difficile de prévoir qui lira quoi, comment il le lira… Plus encore : les commentaires que je laisserai à l’intention de l’un de mes proches, dont je connais le métier, les intérêts, les lectures, ils seront infiniment différents d’un commentaire général à l’attention de je-ne-sais-qui qui pourra le lire en marge de son epub à l’autre bout de la terre.

Il y a des limites à la socialité totalement ouverte. Des communautés interprétatives balisent nos lectures (Stanley Fish à l’appui). Même dans des sites ouverts qui accueillent des commentaires de lecteurs, des affinités se développent entre membres, recréant de la sorte des communautés ad hoc. Certains chercheront des recommandations larges (comme on veut savoir si un film en vaut la peine avant de se déplacer). Mais plusieurs finiront par établir des liens de confiance avec certains commentateurs — leur attribuant, sur la base de la lecture de commentaires antérieurs, une relative crédibilité, en fonction de leurs critères propres (proximité des intérêts, évaluation de la pertinence des arguments avancés ou de l’objectivité apparente des commentaires).

Qu’en est-il du constat de Bob Stein ? Qu’il n’y a pas de communauté établie autour de if:book ? Possible. Mais c’est surtout qu’il paraît se méprendre sur le phénomène à l’œuvre dans le cas qu’il observe. Ce n’est pas une question de dilution de la matière grise des intellectuels qui est ici en cause, ni même de normes culturelles contradictoires avec cette ouverture sur le web (même si ça joue, oui, on ne peut le contester). L’absolu de l’ouverture, de la socialité neutre (sans préjugés, sans classes, sans contexte restrictif) rencontre ici son Waterloo. L’échelle est trop grande, les balises du dialogue sont faiblement déterminées, l’échange ne vise pas un spectre d’interlocuteurs suffisamment clair. (C’est sans compter l’hypothèse que l’énoncé peut être fortement consensuel, d’où l’absence de rétroaction…)

Qu’en est-il des annotations en marge des textes numériques ? Je ne veux pas les voir. À tout le moins, sur demande, je pourrai consulter celles d’un proche, d’un collègue — mais ce sera plutôt par curiosité que par intérêt. Tout comme on reluque les notes laissées à la main dans un livre emprunté dans une bibliothèque. C’est une fonctionnalité foncièrement pédagogique, qui nécessite ce contexte pour lui donner sa pertinence. Rien n’empêche la discussion autour d’un texte, de passages spécifiques ; il faut toutefois en établir les balises de pertinence. Je vois bien un site qui s’intéresserait à une question donnée (l’étude de la figure de l’écrivain dans le roman contemporain, par exemple). Mais le cheminement doit se faire dans l’autre sens : depuis le discours sur vers le discours avec… l’outil doit nous conduire du propos des lecteurs vers le texte et non l’inverse. Sinon ce ne sera toujours que babils et Babel.

(photo : « Marginalia », margolove, licence CC)

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INKE, sur les rails

26 mars 2009

Gros projet subventionné, en lien avec l’histoire du livre mais peut-être encore plus des questions de literacy : INKE.

Annonce ici. Félicitations à Ray et à son équipe.

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Contaminer le web (par des nouvelles littéraires, rien de moins)

12 janvier 2009

Le projet Tumbarumba est un plugin de Firefox qui intervient de façon malicieuse en insérant un segment textuel aberrant dans une page web que vous visionnez… de là, en cliquant, d’autres segments apparaissent et vous pouvez lire une nouvelle littéraire entière.

Our intention is for the reader to not only have the pleasure of finding and reading the stories, but also the momentary disorientation of stumbling upon a nonsensical sentence as well as a heightened awareness of textual absurdities (of which only a fraction will be the result of Tumbarumba).

Performance artistique, couplée avec une production littéraire. Chouette.

(via The Book Oven Blog)

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Réinventer la lecture, vraiment ?

11 janvier 2009

Michel Dumais, journaliste et chroniqueur sur les technologies, proposait récemment un article dans son carnet sur la réinvention de la lecture, à partir de la présentation du personnage qu’est Mark Bernstein. Son propos se construit tranquillement jusqu’à s’interroger sur la nature même des œuvres (et du type de lecture associé à ces œuvres).

Alors que le livre électronique et la lecture en ligne sont de retour sous le radar, il convient de rappeler l’existence d’un outil de création comme StorySpace. Qu’il soit papier ou pixel, le livre reste un livre, avec une structure linéaire. Je lis du début à la fin. De la page 1 à la conclusion. Pourquoi le processus de lecture lui-même n’évoluerait-il pas, afin de profiter des possibilités offertes par le réseau?

Comme quoi les problématiques hypermédiatiques peuvent sortir du champ littérairo-universitaire… Ce qui est en soi une bonne nouvelle.

Je me suis permis de lui laisser un commentaire développé sur ma perception des enjeux logiciels et lecturaux, que je reprends ici.

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Difficile de croire à un destin bien rose pour des solutions propriétaires comme StorySpace… le logiciel a connu ses années de gloire — quelle révolution dans les années 80! —, mais maintenant on se retrouve avec des productions plus complexes dans la manière d’enchaîner les blocs de texte et plus raffinées dans les rendus graphiques, et surtout avec des équipes techniques « disponibles » pour offrir la plateforme appropriée pour une œuvre singulière. StorySpace, dans ce contexte, me paraît aujourd’hui dépassé. A tout le moins, il ne peut guère s’agir de l’outil pour finaliser une oeuvre de littérature hypertextuelle/hypermédiatique ; il pourra être très utile au moment de l’écriture initiale toutefois (ce qui, il faut l’avouer, fait généralement défaut dans les oeuvres, parce qu’elles sont d’abord un terrain de jeu technologique plutôt que littéraire…).

Je suis critique par ailleurs sur les prétentions générales de réinvention de la lecture dans le cadre des nouveaux médias. Ce qui est généralement brisé, c’est la sacro-sainte linéarité du livre lui-même. Le parcours, sauf de rares exceptions, continue d’être linéaire (entendre : séquentiel). Pour donner un exemple concret : on parle souvent de Rayuela (Marelle) de Julio Cortázar comme d’un proto-hypertexte… il s’ouvre sur deux « ordres » de lecture, qui sont deux séquences selon lesquelles lire les chapitres. Toute une révolution! auront dit certains… Mais quand on regarde de plus près l’alternative, on y voit les chapitres 1 à 54 dans l’ordre ou un ordre apparemment désordonné, incluant un grand nombre de chapitres « excédentaires », qui ne sont dans les faits que l’incarnation du principe de digression — car dans cette deuxième séquence, les 54 chapitres « de base » sont toujours dans cet ordre, mais interrompus par plusieurs chapitres intercalaires… En ce sens, réinventer la lecture, c’est tout autant obliger à rompre avec la linéarité du parcours même de la lecture (au profit de structures cycliques, par exemple) que d’accepter de rompre avec la tradition d’une rhétorique qui file le discours… C’est dire que le support n’est qu’un seul rouage dans une dynamique beaucoup plus complexe.

Enfin, à titre de territoire d’exploration, je signalerai le Laboratoire NT2 pour le versant critique et la revue bleuOrange, pour le versant création.

(Je n’ai pas ouvert le dossier de la commercialisation — Eastgate Systems demeure l’une des rarissimes instances à continuer de tenter de monnayer la littérature hypermédiatique… à croire que la chose est rendue aujourd’hui impensable.)

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[Mise à jour] Le lien avec ce nouvel ouvrage est trop évident… Terence Harpold, Ex-Foliations

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Études littéraires : apprendre l'art de s'émouvoir ?

19 décembre 2008

Pour certains, l’idée même des études littéraires reste fondamentalement bizarre. Comment enseigner la littérature, puisqu’on n’a qu’à ouvrir un roman et… lire ?

Les sciences humaines en général ont ce beau défi de faire valoir leur intérêt comme discipline, comme science… Beau défi ? Enfin, un défi constant, pas toujours joyeux, que celui d’expliquer le principe de la recherche en sciences impures à un collègue des sciences inhumaines. Pas de faits ? pas d’expériences pouvant être reproduites ? Elle est où, la recherche ?

Cette remise en question s’en prend même parfois à l’enseignement même de la littérature. Chose plus étonnante encore (les littéraires n’en sont pas à un paradoxe près), elle vient généralement de l’intérieur. À titre d’exemple, cet article de Bruce Fleming dans The Chronicle of Higher Education, forme de publicité pour son récent essai What Literary Studies Could Be, and What It is. Difficile d’imaginer une forme de bashing plus accomplie que celle-ci…

Students get something out of a book by reading it. Love of reading was, after all, what got most of us into this business to begin with. We are killing that experience with the discipline of literary studies [...]

The major victory of professors of literature in the last half-century — the Great March from the New Criticism through structuralism, deconstruction, Foucauldianism, and multiculturalism — has been the invention and codification of a professionalized study of literature. We’ve made ourselves into a priestly caste: To understand literature, we tell students, you have to come to us. Yet professionalization is a pyrrhic victory: We’ve won the battle but

 lost the war. We’ve turned revelation into drudgery, shut ourselves in airless rooms, and covered over the windows.

Je comprends tout à fait la position de Fleming : le jargonnage littéraire est rébarbatif et castre pour une part le plaisir de lecture ; il y a eu par le passé des abus notoires dans l’exercice de théorisation littéraire (où finalement la littérature était complètement larguée). Bref, comme dans tout, la modération a ses vertus.

*   *   *

Ce à quoi je m’oppose toutefois, c’est l’idéalisation extrême de la littérature comme nourriture de l’humanité. 

The vast majority of students don’t even want to be professors: They’d like to get something from a book they can use in their lives outside the classroom. What right have we to forget them?

By watching Emma [Bovary]‘s torture they may — just may — avoid living it out themselves. That is the kind of use to which literature, and its teaching in college, can legitimately be put.

Reading literature can change their lives — and ours. [...] I, a straight white American male, can see myself in a black character or a female one, understand a point made by a dead Russian or a living Albanian, meditate on an abstract point made by an anonymous author. But that equally means that an X reader (say, black, gay, Albanian) need not read an X author (or character?) to get something from a work. Reading literature doesn’t require us to check our list of identifying adjectives to see if we’ll understand. Instead, we just have to dive in. Maybe

 we’ll sink, maybe we’ll swim. Nobody can tell beforehand. That’s the beauty of books.

Interaction with literature can never be the basis of a systematic undertaking: It’s all too scattershot. All we can do is describe the sense of looking up from a page full of little black and white squiggles with the feeling that suddenly we understand our own lives, that names have been given to things that lacked them, and that the iron filings that hitherto were scattered about have configured into a clear pattern. Things are different now — somehow. Maybe that will cause us to act differently, maybe not.

Prêcher qu’il faut s’inspirer de la littérature afin de mieux comprendre l’humanité, d’y voir l’explication des maux humains, d’étudier la société à travers des œuvres qui nous offriraient un rayon-X sur un plateau d’argent… Il y a une psychologisation à outrance dans l’évaluation de la portée de la littérature. C’est comme si, en quelque sorte, Fleming demandait aux professeurs en art d’apprendre à leurs étudiants comment s’émouvoir devant un tableau de Van Gogh. Il y a une marge entre l’expérience personnelle d’appréciation et d’interprétation de l’œuvre d’art et la capacité de jeter un regard distant sur une production culturelle, d’en comprendre les tenants et aboutissants.

L’objet de la littérature est très certainement de se pencher sur l’humanité. L’objet des études littéraires est toutefois de voir pourquoi on en parle de cette façon, comment des écrivains y parviennent et quelles conditions socio-historiques permettent qu’on en parle… Les études littéraires ne sont pas la philosophie, ne sont pas la sociologie. Étudier des œuvres littéraires, c’est se demander : comment parvient-on à dire… (un sentiment, une représentation du monde / d’une société). C’est comprendre comment une œuvre parvient à construire et à transmettre un message ; c’est comprendre comment un lecteur (avec un bagage, des compétences et une inscription historique) parvient à recevoir ce message, à le lier à des lectures antérieures, à son monde.  Étudier la littérature, c’est constamment faire le constat du miracle du langage : faire voir le monde, un monde, à l’aide de mots. S’il y a lieu d’apprendre à des étudiants à s’émouvoir, c’est qu’il faut susciter l’émerveillement devant la capacité de l’humain à dire, à transmettre, à construire.

En ce qui concerne les étudiants : c’est le vieil héritage classique que les professeurs de lettres tentent de leur léguer à travers leur parcours : une maîtrise du discours, une capacité de lecture. Former des gens qui sauront repérer et interpréter la manipulation du discours dans notre société, entraîner des gens à maîtriser une rhétorique non pas dans le cadre fermé de la loi et de la justice mais bien dans la vie quotidienne et dans l’art : c’est certainement une mission fondamentale. Dans notre société de la sur-information, la rhétorique sera notre meilleure arme. Si la lecture de Calvino, de Montaigne, de Poe et de Sterne amène les générations montantes à comprendre le pouvoir du langage, les professeurs d’études littéraires auront ainsi largement contribué au meilleur fonctionnement de la société de demain.

(photo : « Miti Mingi Secondary School, Kenya », teachandlearn, licence CC.

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Du livre, du livre électronique et de la lecture

18 novembre 2008

Quelques réactions à chaud (bah, à peine tiède, avec une journée de retard) sur le texte de Marin à propos du livre numérique. Texte polémique, bien sûr, parce qu’il n’est pas d’emblée vendu à l’idée des ebooks/liseuses, parce qu’il tente de mettre l’idée du texte numérique à distance et d’en voir les tenants et aboutissants aujourd’hui.

Plusieurs propositions sont pertinentes (et elles étaient nécessaires); à titre d’exemples :

Malheureusement pour le livre électronique, il semble évident que la métaphore a constitué la matrice de l’invention de l’objet. Dès lors, c’est un objet que l’on a conçu, avant de penser un usage.

[Parlant de la liseuse, ici le cas du PRS 505 de Sony] En outre, l’objet est lent, très lent. Il est lent à mourir. Le paradoxe est fort : le livre est bien plus rapide !

Au delà de l’analyse (procès) de l’objet (et j’appuierai encore un peu plus sur le facteur confort de lecture), c’est la conception du livre qui me paraît un point déterminant ici. Marin le considère comme un point d’aveuglement dans la réflexion actuelle sur le texte numérique :

Et si on essayait de penser l’avenir de l’édition électronique sans se référer en permanence au bel objet qu’est le livre et aux nobles rayonnages des bibliothèques familiales ou des bibliothèques publiques ?

Je comprends et je souhaite contester à la fois. Le paradigme du livre est rigide et, jusqu’à un certain point, étouffant — parce qu’il balise la zone d’intervention de façon inutile, parce qu’il pourrait empêcher, de la sorte, to think outside of the box.

Mon malaise est toutefois double.

1. La série d’hypothèses proposée par Marin met en opposition le livre et l’édition électronique (« le livre est un optimum » et « l’édition électronique constituera un nouvel optimum »). Dans mon esprit, il n’y a que l’édition, et cette interface opère entre le caractère brut du texte, du langage et son incarnation dans un univers / lieu policé (polissé ?). Reste ensuite à envisager quelles sont les modalités de l’incarnation : livre, support périodique, affiche, pulp, tract, support électronique web / carnet / revue / hypermédiatique… L’optimum est donc à construire, comme le conclut lui-même Marin ; n’en sommes-nous pas à des prototypes intéressants dont le polissage reste encore à pousser plus avant, en fonction de nos usages, des possibilités offertes par une plateforme électronique, etc. ?

2. Les sept caractéristiques du texte numérique : ah…! Cette réflexion s’impose, pour sûr. Et c’est une façon de ne pas se laisser aveugler par les possibilités médiatiques actuelles. Mais toute tentative de saisie opère une sélection (et peut créer de l’insatisfaction…!). Ma gêne ne se situe pas tant dans le portrait du texte numérique proposé que dans le portrait du livre dessiné en creux par cette énumération. (Et je ne souhaite pas jouer ici le rôle du Néo-Luddite — pour le moins qu’on me connaisse, je n’en ai guère le profil…)

L’image souvent véhiculée du livre est celle d’une brique massive, statique et linéaire (c’est d’ailleurs le poids de l’histoire du livre qui se fait sentir par là, avec une conception du Beau liée à l’unité organique du contenu, au filé du discours, à l’empire de la rhétorique [il faut relire le Barthes pré-textualiste dans « Littérature et discontinu » à cet effet, Mobile de Butor étant un bel exemple du caractère potentiellement décoiffant du livre...]). On oublie deux faits à mon sens déterminants à propos du livre.

D’une part, il s’agit d’une ressource profondément tabulaire, qui combat intensément la linéarité traditionnelle du discours (table des matières, notes en bas de page, division en chapitres / parties, renvois internes à d’autres sections du livre, tableaux et images insérés  — sans compter, du côté du lecteur, l’annotation par les lecteurs, les coins de page pliés, les paperoles glissées entre deux pages, les passages à relire en lien avec tel extrait). Tabularité fondamentale du substrat matériel du livre, avec des us et des conventions établis avec le temps… mais où est-elle dans cette définition du texte numérique ? Quelque part sous-entendue (le texte numérique est annotable ? hypertextuel ?), la tabularité du texte numérique renvoie-t-elle en fait à un archaïsme du texte matériellement incarné ? Ce serait donc postuler que le texte numérique, pour référer à ces liseuses qui permettent de grossir le caractère et qui de fait annulent le cadrage dans un format-page directement hérité de notre rapport avec le livre, est fondamentalement désincarné, que son inscription dans l’espace est en soi toujours contingente et qu’il refuse de se lier à toute spatialité un tant soit peu programmée en amont… Comment définir le travail éditorial, dans ce contexte ? Simplement une caution scientifique sur ce qui est diffusé ? Plutôt : il faut réinventer le rapport éditorial avec le texte, car il ne s’agit plus de monter un texte, mais de lui donner des attributs qui ne sont plus spatialement déterminés.

D’autre part, peindre un tel portrait du livre, c’est à l’évidence considérer (on l’oublie fâcheusement dans les débats actuels) que la lecture, comme acte, comme parcours, est infiniment active dans l’approche du livre. Recevant comme traces d’une tabularité des usages du livre toutes les marques du lecteur évoquées plus haut, nous devons reconnaître que l’activité du lecteur est très importante (en volume, en incidence sur l’interprétation) et qu’elle n’est pas subordonnée à la linéarité de la rhétorique du discours : interruptions, retours en arrière, lectures parallèles (dans le livre et dans d’autres ouvrages), relecture… En quelque sorte, le texte numérique se trouve à incarner (beau paradoxe…) les modes d’opération de la lecture (lier, déplacer vers une autre partie, annoter, indexer). C’est dire à quel point le texte numérique se construit depuis la lecture du livre et non contre elle (ou à l’écart d’elle).

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À quoi tout cela nous avance-t-il ? Je crois que l’exercice de Marin est nécessaire, voire impératif dans la situation actuelle, car il remet sur la table la question non pas de la technologie, mais celle de l’interface, des usages, des modes d’appropriation. La frénésie technologique nous met souvent en situation de contemplation devant les innovations, mais trop peu nous engage dans une réflexion appliquée sur les usages, réflexion pouvant exercer une pression sur les fabricants des machins technologiques. Problèmes d’offre, de cadrage commercial (« avec ou sans premier livre lors de la vente ? »), de fonctionnalités : ce que relève Marin constitue sans nul doute un point de départ pour exercer cette pression sur les Sony, Amazon et autres fabricants de liseuses. Il faut voir là non pas du bashing contre les livres électroniques, mais une insatisfaction productive, qui nous empêche de s’installer dans le confort commercial des vendeurs de rêve. 

(photo : « Warning! Do not read », YanivG, licence CC)

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