Ce que l’on a fabriqué en un an
26 février 2011
Je ne voulais pas manquer cet anniversaire. Par nostalgie un peu, par acquit de conscience aussi, par souci de marquer le temps qui a passé. Il y a un an se tenait à Québec la Fabrique du numérique. Événement inspiré du modèle du BookCamp, que l’on a remâché à notre façon — Éric Duchemin, Clément Laberge et moi.
Plusieurs dizaines de personnes (j’ai perdu le décompte) s’étaient réunies, simplement pour le plaisir de discuter édition numérique, livres électroniques et enjeux divers (distribution, modèles économiques, identité numérique, revues en ligne…). Des gens du monde littéraire, d’autres du monde scientifique/académique/universitaire, d’autres encore plutôt liés à la création ou au milieu de la blogosphère. Un échantillon vraiment hétéroclite. Des discussions inattendues ont eu lieu, des échanges imprévisibles entre acteurs non professionnellement liables, des connivences se sont installées. C’était déjà beaucoup, c’était déjà réussi.
Peut-on mesurer les traces de cet événement ? Très difficile. Nos prévisions utopistes nous faisaient conclure l’événement avec un manifeste ; on ne s’est pas rendu à cette étape en après-midi. Certains post-it de la fenêtre ont-ils germé ? Sûrement, d’une façon ou d’une autre. Mais par dessus tout, pas envie de faire œuvre de traçabilité ici. Plutôt prendre le pouls de la dernière année.
Quelques observations ? Je risque de me faire rabrouer, mais l’exercice est stimulant. Pourquoi s’en priver…
Si l’esprit de la Fabrique était celui d’une communauté qui cherche collégialement, la situation actuelle est plutôt apparentée à un processus d’industrialisation. Le marché du livre numérique se structure de plus en plus, les acteurs prennent place, certains émergent alors que d’autres disparaissent. Cette étiquette d’industrialisation peut être connotée négativement, pourtant elle renvoie à un mode de rapport entre une société, son capacité de production et les produits. Des producteurs se spécialisent, un marché est établi et cerné, des consommateurs se présentent (tranquillement) au portillon.
Où est la culture dans tout ça ? Elle s’institutionnalise tout autant. Revues spécialisées, programmes de formation, programmes de soutien aux artistes émergents, événements de diffusion, financement. Néanmoins, une réelle prise en charge large par le public de cette culture dite numérique tarde à se faire sentir. Il y a toute une courbe d’apprivoisement avant que ça s’insère « naturellement » dans la culture au sens général. Si l’idée du livre numérique fait tranquillement son chemin, son adoption, elle, reste relativement restreinte à certaines niches (dont le secteur académique). Il y a du chemin à faire de ce côté.
La question de l’identité numérique, noyautée par les enjeux de vie privée, ne franchit pas le cap du large public. Les Facebook de ce monde, trop souvent démonisés par les médias, accaparent tout l’espace mental collectif. Difficile de tenir une réflexion articulée sur la présence numérique des gens, sinon par ses ratés : conditions pathologiques de dépendance au web, Facebook comme vecteur de violence psychologique entre jeunes, prédateurs sexuels, au mieux commence-t-on à envisager la gestion de l’héritage numérique de personnes décédées…
La construction de soi, le développement en ligne d’une facette professionnelle, l’économie de l’attention et le recentrement des médias sociaux autour d’un meilleur modelage des visages de soi présentés au monde demeurent les parents pauvres de la réflexion. À peine entame-t-on le lent processus d’intégration de modules de digital literacy dans les cursus académiques. Paradoxalement, cette réflexion avancera en raison des dérapes (para-)juridiques… Triste, mais au moins efficace…
L’entrée du livre numérique dans le paysage culturel fait encore abstraction des usages concrets des livres. Le livre continue d’être considéré comme une pratique unique, avec des configurations statiques et une seule conception de la lecture. Et c’est le modèle du roman qui l’emporte (il faudrait revenir sur ce que ça représente, symboliquement parlant). ePub, pdf et livres-applications sont modelés en fonction de cette lecture continue, balisée par les chapitres (qui sont des repères plutôt que de réelles sections) et où l’on n’a pas à s’y retrouver autrement que par les fonctions de signets (proposées à l’interne par les logiciels de lecture). Conception bien étroite de cet objet polymorphe…
Comment inscrire la poésie sous format ePub ? Comment arriver à gérer facilement (côté éditeur) les tableaux et nombreuses notes en bas de page des ouvrages scientifiques dans un ePub ? Quel protocole de citation utiliser (ou inventer!) pour les ouvrages à recomposition paginale (sous format ePub) ? [Amazon aurait avancé de ce côté sur le Kindle, mais suivant le principe du livre homothétique : la page indiquée est celle de la version papier.] Que dire des manuels destinés au monde scolaire ?
Sur ce point, enfin, émerge de nouveau la question de la saisie de notre bibliothèque numérique. Des pdf sur nos portables, des ePubs dans huit logiciels différents sur iPad ou autres tablettes, des livres en ligne ou des livres-applications. Comment s’y retrouver, avec la croissance phénoménale de la disponbilité des livres numériques ? Les usages des livres dépassent la simple représentation sur pseudo-tablettes de bois des icônes de livres (ah nostalgie). Il faut pouvoir s’y retrouver — et tout mettre en local, ou à l’inverse tout mettre dans les nuages, ne réussit pas à résoudre cette difficulté. Et cette difficulté jouera profondément sur l’adoption réelle d’usages de lecture numérique, au-delà du caractère séduisant des supports technologiques proposés.
La littérature numérique se définit de plus en plus comme la jonction de deux courants : l’expérimentation associée à la littérature hypermédiatique et la conversion numérique de la littérature conventionnelle. Si les premières œuvres de littérature en contexte numérique tablaient résolument sur la différence médiatique (hypertextualité, intégration de matériaux graphiques, audio et vidéo), leur progression actuelle tend pourtant à revenir à une approche plus texto-centrée (ce qui n’empêche pas, signalons-le, le développement de pratiques artistiques hypermédiatiques où l’hybridité entre arts visuels, vidéo et texte est fondamentale). La réception soit mauvaise soit rarissime de cette production a semble-t-il conduit certains créateurs à revenir dans le giron littéraire, replaçant la réflexion sur les possibilités du texte dans un horizon d’attente qui ne soit pas complètement à construire. À l’inverse, la transposition d’œuvres littéraires sur support numérique et la création littéraire en contexte numérique (blogs, wikis, publication directement numérique) ont lentement assimilé les possibilités technologiques.
Résultante : des œuvres comme Accident de personne de Guillaume Vissac. Celle-ci est constituée de courtes descriptions de personnes ou de situations, liées à une circonstance du réel (ces « accidents de personne », autant de tentatives de suicide dans les transports en commun en France). Pourtant, il y a une forte proximité avec des expérimentations antérieures (253 de Geoff Ryman), par les hyperliens entre les descriptions ; la technologie est sous-jacente, par la version 1 de l’œuvre envoyée par Twitter (ses 140 caractères) et ces liens omniprésents. La dimension littéraire est patente : force d’évocation du langage, caractère imagé de la prose en raison de sa concision, anaphore structurant les fragments… L’œuvre manifeste l’intégration transparente de procédés technologiques, refusant de faire de la présence de ceux-ci une démonstration explicite.
Il est difficile d’imaginer comment se stabilisera cette négociation entre le texte et sa technique ; probablement bougera-t-elle constamment, la littérature refusant certaines innovations pour ensuite les faire entrer par la porte de côté. Peut-être y a-t-il là la prémisse d’une compréhension plus fine, moins techniciste, de la culture en contexte numérique : la relation de refus puis d’acceptation, constamment réitérée, schématisant bien les transformations observables dans le champ littéraire (ou artistique) — sorte de poétique de la saccade.
…
Évidemment, cet état des lieux, bien parcellaire, l’est encore davantage par le regard que je décide de porter sur le monde de l’édition, du livre et de la littérature en contexte numérique. À l’heure de cette frénésie pour ce qu’on appelle (de façon contestée) la curation, ces regards singuliers importent encore plus qu’auparavant, en autant que ces singularités se conjuguent au pluriel de leurs manifestations. À vous la parole…
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Séditions : les points aveugles du territoire éditorial
7 mai 2010

En périphérie du colloque « Édition et sédition aujourd’hui », nous organisons, Patrick Tillard et moi, une table ronde sur les enjeux de la marginalité éditoriale, de ses points aveugles et de ses zones franches. Bienvenue à tous !
Table ronde « Séditions. Les points aveugles du territoire éditorial »
Avec :
François Bon, écrivain / éditeur, publie.net
Jean-François Chételat, Robert ne veut pas lire
Richard Gingras, librairie Chercheur de trésors et revue Steak haché
Normand Landry, doctorant à McGill sur les SLAPP
Nicolas Langelier, P45
Jasmin Miville-Allard, Conspiration dépressionniste
Bernard Sanschagrin, librairie L’insoumise
Table ronde animée par René Audet et Patrick Tillard.
L’événement se tient dans les locaux du Laboratoire NT2, à 17h30.
(405, boul. de Maisonneuve Est, local B-2300 ; métro Berri-UQAM)
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Édition et sédition aujourd’hui : acteurs, techniques, enjeux
7 mai 2010
Colloque que je coorganise à l’ACFAS vendredi 14 mai, conjointement avec Patrick Tillard. Inscription à l’ACFAS (dite) obligatoire.
Édition et sédition aujourd’hui :
acteurs, techniques, enjeux
Vendredi 14 mai 2010
Université de Montréal, pavillon Marie-Victorin, salle A544
Responsables
René AUDET, Université Laval
Patrick TILLARD, Université Laval
La sédition et l’édition se sont toujours côtoyées dans l’histoire du livre. La sédition utilise le texte pour s’opposer à l’État, à ses institutions, à son idéologie ; elle appelle à la révolte mais aussi au contournement de la voie officielle. « Samizdat », « Dazibao » et littérature clandestine du XVIIIe siècle ont suscité de nombreuses analyses, mais la sédition à l’époque contemporaine est moins connue. Cette ignorance, peut-être faussée par l’évidence quasi impassible du territoire littéraire officiel, évacue sa propre dévalorisation et les répercussions des tensions sociales sur son territoire. Pourtant, des formes de sédition dénoncent l’aveuglement de la pensée éditoriale actuelle ; elles dévoilent les rigueurs de la législation éditoriale et contestent la médiatisation littéraire.
André Schiffrin rappelle que si le contrôle de la parole des gigantesques multinationales issues de spectaculaires rapprochements limite effectivement la liberté d’expression, l’édition est particulièrement concernée. Sommée de privilégier la rentabilité plutôt que la liberté critique et créatrice, l’édition annonce à terme la défaite de l’écrit. La globalisation idéologique et économique dénature les idéaux liés au livre (l’humanisme de la Renaissance, la démocratie et l’esprit de résistance et d’investigation des Lumières) pour servir une domination qui « peut et doit maintenant refaire la totalité de l’espace comme son propre décor » (Guy Debord).
Les espaces de contestation, lorsqu’ils ne sont pas dévalués par des emballages chatoyants, se réduisent dangereusement et encouragent simultanément à la clandestinité. Il ne sera pas surprenant de trouver ailleurs des tentatives pour affirmer le sens perdu de mots pétrifiés. Parfois dans des cercles et des territoires marginalisés ou libertaires, ou dans une culture parallèle qui cherche ses marques, coexistent des sentiers littéraires (poésie, théâtre, fictions, essais) où des textes tentent de penser subversivement un réel qui échappe.
Livres, plaquettes, brochures dépourvus d’ISBN et de dépôt légal, production photocopiée ou impri-mée, puis diffusée dans des réseaux informels, dans des rassemblements de contestations, sous le manteau de quelques librairies, ou bien textes divers et blogs du Web, la sédition se manifeste sans se structurer dans des formes et une inventivité neuve comme si les langages rédigés s’articulaient en occupant des espaces laissés vides, oubliés, mais fourmillants de vie. La capillarité de ses réseaux informels remplace-t-elle l’ancien réseau d’imprimeurs clandestins, de colporteurs et de libraires identifiés par Robert Darnton dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle ? À leur tour, les publications sur le web permettent-ils une véritable internationalisation de cette littérature ? Diversité culturelle et transnationalité peuvent devenir des éléments dynamisant en termes de réception et d’échanges.
Quels sont alors les enjeux de la subversion qui se cherche et qui se construit dans ces anfractuosités ? Quels sont ses thèmes et ses objets ? Et quels piliers affronte-elle ?
Le support (numérique, livre) permet-il de donner un sens et un écho nouveaux à cette « littérature clandestine », à cette littérature qui se revendique plus libre et se veut débarrassée des contraintes professionnelles et de l’encadrement législatif ?
Qu’exprime la subversion enclose dans ces textes par rapport à la littérature, à sa capacité de représenter et réfléchir le monde ?
Enfin, pourquoi une certaine qualité de sédition interpelle-t-elle le territoire éditorial ? Sous quelles façons et que refusent-elles en lui ?
Programme :
Séance de la matinée : « Nouveaux positionnements, nouvelles prises de parole »
Présidence/animation : René Audet, Université Laval
9h00 — Patrick TILLARD, Université Laval
Ordre et territoires de l’édition contemporaine
9h30 — Alain DENEAULT, UQAM
L’accès à la justice comme condition d’accès à la parole publique
10h30 — Paul ARON, Université libre de Bruxelles
La mise au net favorise-t-elle la sédition? Le cas des revues littéraires en ligne
11h00 — François BON, écrivain / éditeur publie.net
De la littérature comme éco-système, et de ses conséquences numériques
Séance de l’après-midi : « Institution, marge et écriture »
Présidence/animation : Patrick TILLARD, Université Laval
13h30 — Marie-Andrée BERGERON, Université Laval
Variations du discours des féministes québécoises : De Québécoises deboutte ! (1971) à www.jesuisfeministe.com (2008)
14h00 — Jean-Benoît PUECH, écrivain / Université d’Orléans
L’Inédiste infidèle
15h00 — Dominic HARDY, UQAM
« Just watch me » : l’artiste pluridisciplinaire Dennis Tourbin (1946-1998) et la Crise d’Octobre au Canada
15h30 — René AUDET, Université Laval
Synthèse du colloque : quelles manifestations, quelle importance de la sédition aujourd’hui ?
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La fabrique du numérique : inscriptions ouvertes !
25 janvier 2010

C’est ici que ça se passe : http://contemporain.info/fabrique !
Et suivez-nous sur Twitter à @fabrique2010 pour les mises à jour, infos complémentaires, etc.
René, Éric et Clément
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La piraterie à la lumière de la disponibilité
30 juillet 2009
Hugh McGuire, de BookOven, résume assez bien les enjeux liés à la piraterie, au marché et à la rareté. On est loin de l’affirmation trop commune soutenant que les branchés n’ont pas de respect pour l’économie de marché et qu’ils veulent tout gratuitement. C’est plutôt l’observation inverse qui s’impose :
If you, as providers of content, give me what I want, when I want it, at a reasonable price, I’ll be happy to pay for it. But if you don’t want to give me what I want, when I want it, I’ll be compelled – when I really want something – to find other ways to get it.
Certaines mauvaises langues diront que les branchés ne veulent pas se plier à l’état du marché… mais on peut facilement y voir le contraire — le marché ne suit pas les demandes de la clientèle, dont les modes de consommation ont considérablement évolué. Tout un rafraîchissement en vue des débats interminables sur Torrent, Hadopi, iTunes, les DRM…
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Le retour de la littérature par souscription ?
16 novembre 2008

J’ai suivi avec intérêt le projet de François Bon, celle des éditions numériques Publie.net. D’abord avec scepticisme, je l’avoue (la déconfiture de 00h00, mauvais timing explique, laissait un goût amer à ce type d’expérience mené par des individus et non par une société aux reins solides). Mais tranquillement ma perception change, notamment par l’identification de quelques principes qui guident le marché de la littérature électronique.
• Un principe éditorial : favoriser la montée de nouveaux supports (le Kindle d’Amazon et les PRS de Sony), mais à l’intérieur du paradigme du Livre (celui que Barthes aimait à décrire dans « Littérature et discontinu », à propos de Mobile de Butor).
• Un principe littéraire : faire de la littérature, point (c’est toute l’ambiguïté du cas We Tell Stories, j’y reviens bientôt, oui).
• Un principe disséminatoire : diffuser, point (pas de DRM, imposer des tarifs minimaux, permettre des accès bibliothèques).
Ce dernier sous-point, celui des accès bibliothèques, crée chez moi un peu de perplexité. C’est qu’il y a une relation étrange qui se développe avec les corpus scientifiques et littéraires qui sont rendus accessibles par les organismes (bibliothèques universitaires, bibliothèques nationales)… L’évolution du marché des produits éditoriaux scientifiques est en soi assez étonnante. C’est comme revisiter l’histoire de l’édition :
— une capacité de production est liée à la souscription à un projet de livre (c’était le cas des grandes entreprises comme les encyclopédies ou les entreprises risquées, d’abord en Angleterre au XVIIe siècle puis en France au XVIIIe siècle) ;
— déplacement : les individus encouragent l’éditeur (le libraire-imprimeur) en achetant un livre produit par lui ;
— déplacement : les individus encouragent l’éditeur et de petits auteurs en achetant un best-seller produit par cet auteur ;
— déplacement : les bibliothèques encouragent les éditeurs en achetant leurs livres;
— déplacement : les bibliothèques encouragent les éditeurs en souscrivant à des collections entières, à des revues ;
— déplacement : les bibliothèques encouragent les éditeurs et les distributeurs en souscrivant à des paniers entiers (de livres et revues numériques).
(Évidemment, ce petit portrait historique est faussé, notamment en raison de la neutralisation du rôle du libraire…).
Et il n’est pas abusif de prétendre que bien des revues savantes et des collections d’éditeurs scientifiques (voire la production entière de ces éditeurs) survivent aujourd’hui grâce à ces souscriptions contractées par les bibliothèques… La souscription s’explique par une relation entre un fournisseur et un consommateur, pour le placer en termes de marché. Mais sur quoi repose cette relation privilégiée ? Si au départ c’était le prestige d’un auteur, l’intérêt d’un projet (ou son caractère risqué…), aujourd’hui cela repose d’une part sur une ambition d’exhaustivité (ou d’offre la plus importante aux usagers, facteur de plus en plus critique pour les bibliothèques), d’autre part sur une foi scientifique : toute source de savoir mérite qu’on la diffuse.
Les logiques sont-elles bien différentes, lorsque l’on compare les corpus scientifiques et les corpus littéraires ?
En ce qui concerne les corpus littéraires, il y a certes des spécialisations associées aux bibliothèques publiques et universitaires (selon les politiques internes, certains sous-ensembles sont privilégiées, fonction des publics visés). La remarque s’appliquait fortement aux corpus matériels (livres, périodiques) ; est-ce que ces orientations politiques guideront aussi la souscription aux contenus littéraires numériques ? En théorie, rien ne laisse croire qu’il en sera autrement… mais les institutions se prêteront-elles de la même façon au repérage des contenus numériques, à leur validation (la foi…) et à leur souscription individuelle ? C’est évidemment sans compter le problème irrésolu des liens 404 — il faudra vérifier périodiquement tous les liens numériques ajoutés au catalogue d’une bibliothèque (ou simplement attendre les complaintes des usagers ?).
Et est-ce que la souscription sera le critère d’inclusion des contenus dans les catalogues des bibliothèques ? Autrement dit, y a-t-il pertinence pour une bibliothèque d’écumer le web pour repérer des contenus scientifiques et littéraires pertinents qui seraient gratuits (donc, en soi, disponibles à tous) ? Les revues savantes en open access méritent certainement d’être référencées… mais que dire des contenus littéraires disséminés à tous vents ? Les bibliothèques remplaceront-elles Google ?
(photo : « cyclopedia », kellypuffs, licence CC)
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Éditions savantes électroniques : la résistance du livre
21 octobre 2008
Encore une fois, on remarque tout naïvement qu’une édition savante électronique procurerait un confort de lecture tellement plus grand aux différentes classes de lecteurs — Richard Herley ajoute le facteur ebook dans sa réflexion :
E-books can offer a perfect solution. Such notes could be hyperlinked, and each link graded. Beginning readers could leave them all visible; middling readers like me could hide the elementary ones; and academics could hide all but the most advanced. Or indeed, if the text were being re-read, they could all be hidden, and made visible only when the word or phrase was touched with a finger or stylus.
Évidence d’une approche nouvelle et tellement plus lucide des éditions savantes, qui pourtant ne réussit pas à s’imposer. Car la résistance est double. D’une part, le confort visuel de lecture (l’argument dérivé de celui du bathtub : « lire à l’écran est tellement pénible »), que la rapide progression des livres électroniques vient atténuer. D’autre part, la dimension nostalgique et symbolique du livre : la matérialité de l’ouvrage, la sensualité du papier (papier bible souvent, dans ces éditions interminables qui obligent à couper le papier en quatre sur l’épaisseur…), tout autant que le prestige et la prestance du livre publié chez un éditeur reconnu (Pléiade, Champion, Bibliothèque du Nouveau Monde, etc.).
Pseudo-évidence troublante, car tout est à peu près là, disponible. Même l’an dernier, François Bon enrageait de sa nouvelle édition des Essais de Montaigne dans la Pléiade :
Alors, pour ce prix-là, j’aurais voulu un Montaigne parfait, et ce Montaigne m’enrage. On a voulu trop en faire, on veut nous expliquer Montaigne, on nous prive de notre liberté avec lui, et j’en suis au point de souhaiter souvent, chaque dix pages, me débarrasser de cette édition neuve pour revenir à l’ancienne.
On nous parasite les pages avec une nouvelle suite de majuscules, comme les anciens A, B et C dont l’économie aurait pu alléger graphiquement le texte. On devrait pourtant commencer à savoir, même chez les universitaires, que l’accueil qu’on fait d’un texte c’est aussi, voire d’abord, la saisie graphique, l’unité de la page, la présence visuelle de la phrase.
Et se permettait d’envisager une utilisation intelligente des interfaces numériques :
Alors je me prends à rêver à l’écriture numérique : une version pour eReader, puisque le papier numérique arrive, où on pourrait sélectionner d’office le système d’apparence de la page, selon les A, B et C de Villey indiquant les strates principales d’écriture, ou bien, en balayant tel mot, faire apparaître, mais seulement si on le souhaite, l’indication que tel mot n’a plus, dans la langue d’aujourd’hui, son acception d’il y a quatre siècles. Ou bien tout simplement le texte nu…
Désastre économique mais mine intellectuelle, repère d’érudition ; aberration éditoriale en terme de convivialité mais tabularité nécessaire (mais inscrite dans le mauvais lieu) — les éditions savantes doivent migrer vers le support numérique ou se décliner en de multiples versions selon les lecteurs. Mais l’arborescence textuelle propre au paradigme numérique reste la voie royale pour la glose scientifique. Au delà des résistances, ce passage non (encore) réalisé s’explique sûrement par une méconnaissance des moyens. Il faut trouver moyen de démocratiser tout ça…
(via la feuille)
(photo : « Margin Release », robotography , licence CC)
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Du livre au numérique, une littérature se réinventant
29 août 2008
François Bon, partant des Conseils aux jeunes littérateurs de Baudelaire, réfléchit au déplacement de la littérature sur le continuum livre — numérique :
le numérique désormais crée ses propres auteurs. Il me semble qu’on va de moins en moins prendre à la légère cet axiome : les auteurs qui naissent par le numérique accomplissent la vieille fonction littéraire [...]. Les auteurs nés par le numérique, dans leur diversité de pratique, constituent à la fois le visage actuel de la littérature, mais aussi le renouveau de ses fonctions. Ils ont peu à peu la charge de la continuité, de la transmission, que n’assument plus les instances traditionnelles [...] c’est là où l’approche collective que représente l’Internet d’aujourd’hui est devenu en deux ans un acteur majeur, qui reste en partie inconnue à ses propres participants, tant il ne vaut que par le collectif.
Il y a là, il me semble, l’une des premières affirmations de cette intervention majeure de la communauté, du collectif, dans la transformation que le support numérique peut opérer sur les tenants et aboutissants de la littérature. Non pas le fait que cette mutation soit prise en charge par des conglomérats commerciaux aux reins suffisamment solides, au contraire : FBon insiste sur l’horizontalité des mouvements de redéfinition de l’édition littéraire. Des acteurs, des instances de médiation, tous plongés dans une économie/écologie aux principes encore à définir et à inventer. Et FBon de poursuivre sur le rôle capital d’une computer literacy au sens large :
Nos usages de l’information, du partage et de l’acquisition de savoirs, nos apprentissages, aussi bien que nos échanges privés et professionnels passent par le numérique. La réflexion sur le langage, sur le monde, sur la représentation, que nous installons progressivement s’appelle littérature. Il y a une disproportion d’évidence : ce que nous nommons le « contemporain » (ou bien « la littérature en train de se faire », au temps de Digraphe) est une part minime, silencieuse, discrète. Néanmoins, elle peut être le lieu sismique du basculement.
Littérature comme témoignage du mode contemporain d’appréhension du réel, comme incarnation de nouvelles modalités d’expression de cette réalité, d’où la mobilisation de nouveaux outils, de nouveaux instruments adaptés à cette saisie du monde : voilà certainement l’une des lectures les plus fascinantes de l’inscription de la littérature dans l’univers numérique, qui se fait non par un geek illuminé (aussi sympathique soit-il!), mais par quelqu’un qui provient de la littérature au sens conventionnel du terme, qui travaille à cette transition et qui se permet de voir au-delà. (photo : « numeral types », threedots, licence CC)
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Presses universitaires: la vague et l'aveuglement (Ithaka Report)
7 août 2007
InfoBits nous informe, dans sa livraison de juillet, de la parution d’un rapport intitulé « University Publishing in a Digital Age », produit par une OSBL du nom d’Ithaka (independent not-for-profit organization with a mission to accelerate the productive uses of information technologies for the benefit of higher education worldwide). La perspective est celle du rôle que devraient jouer les universités dans leur mission de transmission des connaissances scientifiques développées en leur sein, à travers le canal privilégié des presses universitaires.
Rien de très nouveau sous le soleil : on suit clairement la vague, en souhaitant une meilleure cohérence institutionnelle dans cet effort pour la diffusion des connaissances ? en témoigne ce résumé des recommandations :
? Recognize that publishing is an integral part of the core mission and activities of universities, and take ownership of it.
? Take inventory of the landscape of publishing activities currently taking place within your university.
? Develop a strategic approach to publishing on your campus, including what publication services should be provided to your constituents, how they should be provided and funded, how publishing should relate to tenure decisions, and a position on intellectual assets.
? Create the organizational structure necessary to implement this strategy and leverage the resources of the university.
? Consider the importance of publishing towards an institution?s reputation, especially when associated with core academic strengths.
? Develop online publishing capabilities for backlist and frontlist content and for new emerging formats.
? Develop a shared electronic publishing infrastructure across universities to save costs, create scale, leverage expertise, innovate, extend the brand of U.S. higher education, create an interlinked environment of information, and provide a robust alternative to commercial competitors.
? Commit resources to deliver an agreed strategic plan for scholarly communication.
Cohérence, bonnes intentions, convergence : tout ce qui est attendu d’un tel rapport, rien de plus. Ce qui peut étonner, ce sont certains résultats du sondage que l’organisme a réalisé auprès des universités et des presses universitaires. Ainsi, dans les annexes du rapport, on parle des abonnements aux revues savantes :
Are you experiencing a drop-off in institutional print subscriptions due to the availability of electronic journals?
- No decline: 18% (3)
- Modest decline: 53% (9)
- Substantial decline: 29% (5)
Question suivante, sur la perception de l’avenir:
Do you anticipate that institutional subscriptions to the print (as opposed to electronic) versions of your journals will disappear in:
- 3-5 years: 38% (6)
- Not in the foreseeable future / never: 62% (10)
Question spécifiquement sur le financement, cette fois:
Could your press’ current business model for scholarly journals accommodate a transition of all your institutional subscriptions to electronic-only (i.e. complete transition away from print)?
- Yes: 80% (8)
- No: 20% (2)
Les résultats sont certes partiels et d’un échantillon restreint, mais il témoigne bien d’une bonne volonté, d’une ouverture, mais qui demeure à l’état de discours: quand vient le temps d’envisager les sommes qui entrent par les abonnements, on prétend que les bibliothèques universitaires poursuivront indéfiniment leur mission de financement des revues savantes par le paiement d’abonnements exorbitants… Oeillères, aveuglement, refus d’envisager un bouleversement du modèle économique?
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L'expression « revue savante » ne s'accorde plus au singulier
15 avril 2007
On l’oublie trop souvent : la revue savante n’est pas tant un médium de transmission immédiate (on pourrait même dire, en caricaturant : n’est pas un médium d’actualité), mais bien un support voué à la pérennisation des savoirs. Publier un article en revue, c’est faire entrer dans la durée une réflexion, une enquête, une analyse, c’est les fixer pour qu’elles traversent le temps. Verba volant, scripta manent. Mais au régime de l’oralité volatile ou de l’écriture pérenne nos aïeux auraient-ils associé le web, cette écriture virtuelle…?
Avec la venue de la numérisation des revues savantes, c’est en fait à un rappel tonitruant de leur dimension archivale que nous sommes confrontés. Ici, le geste de transmettre et le geste d’archiver se confondent ? alors qu’autrefois, la revue était d’abord distribuée, lue comme on lit l’objet-livre, puis éventuellement archivée dans les rayons de la bibliothèque (« pour référence future »). Internet fusionne ces gestes auparavant distincts en une même démarche : publier en ligne. Que l’on lise le numéro récent ou tel numéro numérisé rétrospectivement, il n’y a aucune différence dans le geste lui-même, l’actualité de l’événement étant déclassée (sauf à travers certaines pratiques circum-éditoriales comme le communiqué ou le fil RSS).
Pour nous lecteurs, le plaisir de découvrir de nouvelles recherches, des problématiques originales par la consultation d’un nouveau numéro ne se dément pas pour autant; là n’est pas la question. Mais le numéro de revue électronique que l’on consulte, médiologiquement, est déjà une archive, est déjà placé dans le bon rayon de la bibliothèque virtuelle (qui l’entreposera jusqu’à ce que flanche l’infrastructure qui l’accueille!). Publier à l’ère du web, c’est de façon encore plus flagrante contribuer directement au patrimoine scientifique du monde.
* * *Si pendant plusieurs années, publier une revue en ligne relevait du pied de nez au processus éditorial commun, si cette pratique relevait par ailleurs de l’audace technologique et donc, par conséquent, de la marge, les temps ont bien changé. Depuis les expérimentations pionnières de projets comme Muse dès 1993, la conception de la publication électronique de revues savantes a évolué de façon importante, passant donc d’une forme expérimentale à un support complémentaire au papier, voire à un support pouvant très bien remplacer le papier. Ceci dans une logique ici ouverte, là (et plus souvent là) marchande et commerciale. Et cette prise de conscience s’accompagne des problèmes conséquents : un personnel non qualifié pour assurer l’édition électronique, des revues non équipées pour assurer le stockage numérique des archives.
S’ensuit une prise de contrôle à large échelle du savoir. À l’heure de la centralisation des connaissances, de larges conglomérats se développent pour assurer/faciliter cette transition. Et où il faut bien saisir les enjeux posés par ce geste : non pas simplement agir comme partenaires pour la transmission du savoir, mais aussi, par le fait même, pour l’archivage de ce savoir ? car on le sait maintenant ces deux gestes sont à peu près indissociables.
Suivant cette logique, des entités énormes émergent autour de nous. Le projet Érudit, d’abord centré sur la publication numérique, poursuit son travail par de la numérisation rétrospective. Si ce projet était questionnable par son fonctionnement (un dépôt OAI fermé, une interface unique pour des dizaines de revues, une DTD spécifique, une orientation plutôt commerciale), il semble trouver un nouvel élan par son affiliation au large projet Synergies, dirigé par Michael Eberle-Sinatra, projet qui a été récemment subventionné de façon importante (plus d’une dizaine de millions $CAN). Indices de cette possible ouverture : mobilisation du logiciel Open Journal Systems développé à UBC, mise en place d’un moteur de recherche commun à 170 revues scientifiques en SHS subventionnées par le CRSH, accès majoritairement gratuit (euh, quid de la visée commerciale mise en place par Érudit? cette « majorité » vise-t-elle les archives de plus de 2 ou 5 ans?). Projet longuement mûri dans les coulisses du CRSH (ici, là ou encore là, il répond à un impératif tant scientifique que national (la FCI étant un organisme visant à propulser la recherche canadienne au niveau international).
Il faudra voir comment le projet Synergies se placera par rapport aux recommandations des rapports produits sur la question de la numérisation : centralisation des données ou protocole assurant l’interopératibilité ? Le projet pourrait sembler se situer entre les deux, cinq universités partenaires assurant le fonctionnement. Seront-elles les dépositaires des contenus produits? Rappelons pour mémoire l’une des recommandations du rapport Chan-Groen-Guédon (« Étude de faisabilité sur la publication en accès libre des revues bénéficiant de l?aide pour les revues de recherche et de transfert du CRSH »), à savoir la recommandation pour des dépôts institutionnels (plutôt que centralisés par un organisme agrégateur) :
en ce qui concerne les dépôts institutionnels (organes d?’archivage) : que le CRSH collabore avec l?’ABRC (Association des bibliothèques de recherche du Canada) (et autres associations de même type) à la promotion et au développement des dépôts institutionnels, afin d’?assurer leur interopérabilité et d?’améliorer leur rôle dans la conservation du patrimoine savant canadien. Le CRSH devrait également envisager de travailler de concert avec l?’AUCC ainsi qu’?avec la Fédération canadienne des sciences humaines en vue d?’appuyer l?’auto-archivage à l’?échelon des établissements
(En ce sens, on renverra aux projets d’archivage développés par les institutions ; à titre d’exemple, Archimède et Papyrus.)
Si la situation canadienne se trouve ainsi en piste d’accélération pour la numérisation des revues savantes, la France n’est pas en reste. Longtemps en position incertaine, avec la cohabitation de projets semi-apparentés mais clairement concurrents (Persée, le CENS du CNRS, le projet Revues.org…), elle tend tranquillement à mettre en place une stratégie plus construite. En témoigne la mise en place récente du très grand équipement Adonis, en partenariat avec le Centre pour l’édition électronique ouverte (CLEO) à créer bientôt. La fédération de revues Revues.org s’y trouve rattachée (avalée?). Persée demeure toujours concurrente, mais avec une mission légèrement distincte.
Dans cet esprit émergeront également des projets encore plus larges, à l’instar de Scientific Journals International, avec une prétention encyclopédique discutable, ne serait-ce que par le rattachement et les visées un peu obscurs de cette entreprise.
En fin de course, il faut prendre en considération l’aspect symbolique de ces projets. Qui dit archivage dit possession ? et pouvoir. L’économie du savoir dans laquelle nous sommes pousse à prendre position, afin de se tailler une place dans l’échiquier actuel. C’est à coup de bulldozers et de dynamite que les gros projets émergents établissent leurs fondations. Espérons que les projets singuliers ne seront pas considérés comme des pièces à absorber, qu’ils pourront persister à leurs côtés, voire dynamiser ces énormes ensembles par définition monolithiques et uniformisants.
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