Oubli, suite : faire vivre la mémoire

2 février 2012

Marie Martel prend au mot l’idée que la mémoire nous appartient. À la suite du décès de la poétesse Marie Savard, elle la (re)fait émerger. Méandres d’une semaine de démarches, pièces à l’appui. Merci à elle de faire taire le silence.

Catégorie : Littérature contemporaine,Non classé | Article non commenté

Les limites de la socialité de la lecture

15 novembre 2010

J’ai depuis longtemps des réserves sur l’idée que la lecture (et sa sauvegarde, en quelque sorte) doit passer par sa dimension sociale. Réticence intuitive, pas nécessairement lourdement argumentée, mais persistante. Je ne nie pas qu’il y ait une grande importance dans le fait de parler de nos lectures, de faire des recommandations (positives ou négatives) ; c’est là la dimension fondamentalement culturelle (au sens de ce que l’homme acquiert et transmet) du geste de la lecture. Ce sont ses incarnations technologiques qui me laissent perplexe (et parfois complètement froid). Larges ressources de recommandation (sites de commentaires à n’en plus finir), modules d’annotation des textes, mise en lien des lecteurs… Il me semble y avoir dans cette idée de la lecture sociale une bonne part du mythe de la communauté ouverte et égale, sans frontière et surtout sans problème lié à cette ouverture. Comme si la quantité, à partir d’un certain stade, était le garant de la qualité.

Je suis indubitablement influencé par ma position : dans le monde académique, l’un des premiers apprentissages que l’on tente de favoriser, c’est l’ouverture sur la diversité des lectures possibles, mais avec le rappel nécessaire que toutes les lectures ne se valent pas. Le compte rendu dans un journal n’a pas la même portée interprétative qu’un article de vingt-cinq pages ; l’un n’est pas plus mauvais que l’autre, en autant que l’on tienne compte du fait que ces deux textes n’ont pas la même visée (susciter l’intérêt / approfondir une piste de lecture). Leur comparaison suppose une bonne mise en contexte afin d’apprécier leur valeur propre.

L’idée de lecture sociale tend à couvrir un large spectre : du commentaire général sur un livre, de façon très globale, à une annotation fine du texte dans ses marges. S’agit-il vraiment du même geste, avec une portée similaire ? Il me semble que l’on tend ainsi à confondre la visée associée à la réaction d’un lecteur. D’une part, un commentaire d’accompagnement, qui se construit comme un discours sur, autonome de son objet. C’est le registre des Goodreads et autres Babelio. (Christian Liboiron fait un petit inventaire des sites sociaux autour du livre ; les caractéristiques attendues avaient été annoncées plus tôt). Pas ma tasse de thé, mais je peux comprendre l’intérêt pour d’autres. D’autre part, l’adjonction, en marge d’un texte que l’on lit, des commentaires de tous les lecteurs du monde qui voudraient annoter telle phrase, telle image, telle idée. Il s’agit d’un discours avec, qui ne peut être lu en-dehors de son lieu de rattachement (habituellement), car le référent est pointu et circonstanciel. La lecture, inévitablement, sautille entre le texte et son paratexte.

Nicolas Langelier fait justement écho à l’envahissement de la lecture, que ce soit en raison de la dimension augmentée du livre (ajout de vidéos, de fonctionnalités…) ou de sa dimension connectée (lien aux réseaux sociaux). Cet écho se présente sous l’angle de la nécessité de la concentration, du silence, du recueillement, en quelque sorte. (Dommage que la défense de telle position ait toujours l’air un peu anti-technologique — dans son cas, quel contre-sens!) C’est pourtant un récent article de Bob Stein qui m’a d’abord ramené ce questionnement en tête. Il y évalue la portée d’un petit texte antérieur, où il tentait d’élaborer une « taxonomy of social reading ». Constat : même si sa proposition s’inscrivait dans CommentPress (qui permet l’annotation de chacun des paragraphes d’un texte de façon étonnamment aisée), peu se sont prévalu de cette occasion de s’exprimer. Son argumentaire m’a un peu dérangé :

The resistance to public commenting isn’t surprising; it’s just not yet part of our culture. Intellectuals are understandably resistant to exposing half-baked thoughts and many of them earn their living by writing in one form or another, which makes the idea of public commenting a threat to their livelihood. [I've long proposed the inverse law of commenting on the open web -- the more you'd like to read someone's comments on a text, the less likely they are to participate in an open forum.]

Changing cultural norms and practices is a long haul.

La cible est-elle la bonne ? S’agit-il d’un absolu qu’il faut atteindre ? Oui, évidemment, l’expression libre de tout un chacun est une visée démocratique, qui ouvre au dialogue, etc. Mais considérant le haut babillage médiatique qui nous entoure, la véritable question n’est-elle celle du balisage du dialogue ? Échanger, c’est parler, bien sûr, mais parler en fonction d’un interlocuteur. En fonction d’un contexte. En fonction de qui peut écouter et éventuellement intervenir. Difficiles paramètres dans une conversation ouverte sur le monde…

Même réflexion pour les annotations d’un livre. Quel gain y a-t-il à patauger dans une possible marée d’annotations, où le texte finit par se trouver submergé par les ah et les oh d’autant de badauds du livre ? C’est la pertinence, la lisibilité de ces marginalia qui sont en cause. Difficile de prévoir qui lira quoi, comment il le lira… Plus encore : les commentaires que je laisserai à l’intention de l’un de mes proches, dont je connais le métier, les intérêts, les lectures, ils seront infiniment différents d’un commentaire général à l’attention de je-ne-sais-qui qui pourra le lire en marge de son epub à l’autre bout de la terre.

Il y a des limites à la socialité totalement ouverte. Des communautés interprétatives balisent nos lectures (Stanley Fish à l’appui). Même dans des sites ouverts qui accueillent des commentaires de lecteurs, des affinités se développent entre membres, recréant de la sorte des communautés ad hoc. Certains chercheront des recommandations larges (comme on veut savoir si un film en vaut la peine avant de se déplacer). Mais plusieurs finiront par établir des liens de confiance avec certains commentateurs — leur attribuant, sur la base de la lecture de commentaires antérieurs, une relative crédibilité, en fonction de leurs critères propres (proximité des intérêts, évaluation de la pertinence des arguments avancés ou de l’objectivité apparente des commentaires).

Qu’en est-il du constat de Bob Stein ? Qu’il n’y a pas de communauté établie autour de if:book ? Possible. Mais c’est surtout qu’il paraît se méprendre sur le phénomène à l’œuvre dans le cas qu’il observe. Ce n’est pas une question de dilution de la matière grise des intellectuels qui est ici en cause, ni même de normes culturelles contradictoires avec cette ouverture sur le web (même si ça joue, oui, on ne peut le contester). L’absolu de l’ouverture, de la socialité neutre (sans préjugés, sans classes, sans contexte restrictif) rencontre ici son Waterloo. L’échelle est trop grande, les balises du dialogue sont faiblement déterminées, l’échange ne vise pas un spectre d’interlocuteurs suffisamment clair. (C’est sans compter l’hypothèse que l’énoncé peut être fortement consensuel, d’où l’absence de rétroaction…)

Qu’en est-il des annotations en marge des textes numériques ? Je ne veux pas les voir. À tout le moins, sur demande, je pourrai consulter celles d’un proche, d’un collègue — mais ce sera plutôt par curiosité que par intérêt. Tout comme on reluque les notes laissées à la main dans un livre emprunté dans une bibliothèque. C’est une fonctionnalité foncièrement pédagogique, qui nécessite ce contexte pour lui donner sa pertinence. Rien n’empêche la discussion autour d’un texte, de passages spécifiques ; il faut toutefois en établir les balises de pertinence. Je vois bien un site qui s’intéresserait à une question donnée (l’étude de la figure de l’écrivain dans le roman contemporain, par exemple). Mais le cheminement doit se faire dans l’autre sens : depuis le discours sur vers le discours avec… l’outil doit nous conduire du propos des lecteurs vers le texte et non l’inverse. Sinon ce ne sera toujours que babils et Babel.

(photo : « Marginalia », margolove, licence CC)

Catégorie : Littérature électronique,Théorie littéraire | 9 commentaires

Veille de la culture numérique : des pour, des contre

4 octobre 2010

L’ambition d’étudier la culture numérique est à la fois démesurée et nécessaire. Tentaculaire, la culture numérique vient rejoindre des dimensions multiples des pratiques artistiques et culturelles d’aujourd’hui, qu’elles soient totalement ancrées dans le champ numérique ou seulement en marge.

Comment dès lors contribuer à cette saisie ? Les regroupements scientifiques, les chercheurs de tous ordres et les observateurs de la culture s’y plongent, avec une frilosité ou un inconfort très variables. Leur prise en charge de ces réalités sera rapide / documentée / cadrée / approfondie en fonction de leur posture, en fonction également des moyens et perspectives disponibles (quels cadres conceptuels nous aident à rendre compte de la culture numérique ? peut-on étudier les pratiques numériques sans s’engager massivement dans les bouleversements indus par le recours à la technologie ? etc.).

La porte d’entrée consiste néanmoins à faire état du champ lui-même : qui, quoi, comment (étudier la culture numérique) ? Il paraît important, pour soutenir le développement du champ d’étude, d’opérer une veille. À titre de déblayage, quelques pour et contre l’idée d’un carnet de veille de la culture numérique :

Pour :

  • identifier les intervenants actuels du champ, éventuellement les mettre en réseau ;
  • faire connaître des travaux récemment disponibles (articles, dossiers de revue, thèses, monographies, outils) ;
  • publiciser des événements (conférences, camps, colloques, rencontres) ;
  • démontrer la masse critique de travaux dans le champ et légitimer l’objet d’étude ;
  • favoriser une distance critique permettant une étude plus objective, moins ancrée dans les mouvements infléchis par les effets de mode technologiques (nouveaux appareils, nouvelles fonctions, popularité contextuelle de modes de transmission ou de modalités de mise en réseau) ;

Contre :

  • se mettre en position passive par rapport au champ ;
  • perpétuer le décalage souvent reproché au monde académique en regard des pratiques actuelles ;
  • créer un ensemble indéterminé de manifestations, références, objets… qui ne donne pas une idée claire des lignes de force du champ ;
  • être trop en phase avec la seule actualité des travaux ;
  • avoir une perspective trop restreinte sur ce que désigne l’expression « culture numérique » ;

Alors, ces objections sont-elles fondées ? (et susceptibles d’éteindre ce projet ?) Quelques réponses possibles :

Contre-contre :

  • passivité et décalage : un carnet de veille peut recenser passivement les traces de ce champ d’étude, mais il peut également contribuer à ce dernier par des articles de synthèse, par des regards critiques (forme d’éditoriaux, de coups de gueule, d’analyses), voire des contenus inédits publiés par cette voie ;
  • ensemble indéterminé : il paraît important de tenter, dès l’étape de la veille, de saisir comment se développent la culture numérique elle-même autant que le champ d’étude qui la chapeaute ; une diversité de collaborateurs peut d’emblée offrir des visions complémentaires, par un outil qui répercutera ces sous-ensembles, ces cristallisations possiblement nouvelles en regard des silos disciplinaires actuellement connus ;
  • actualité : les regards critiques, autant que les archives du carnet et les intuitions des collaborateurs, permettent de ne pas rester en seule perspective testimoniale ;
  • perspective restreinte : chaque individu a ses zones de confort et d’intérêt ; si l’on multiplie le nombre de ces individus, on en arrive à une vision plus complexe et nécessairement plus étoffée du champ.

Œuvre collective, ouverte à une perspective critique, à de possibles contradictions internes, à une évolution de l’objet mis en veille : définition pragmatique de ce carnet. Reste à accoucher.

(photo : « Digital Basquort », kygp, licence CC)

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Fabrique du numérique : les thématiques martyres

16 février 2010

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La fabrique du numérique sera l’occasion de rassembler des gens d’horizons très divers, mais tous mus par le désir de participer à la construction du champ du livre numérique. Afin de rendre possibles ces rencontres et ces échanges, nous souhaitons orienter la journée vers le partage d’expériences de terrain et l’action, vers une réflexion sur le développement de l’édition numérique générale et scientifique. La mise en commun d’idées et de scénarios de collaboration sera ainsi au centre de la journée.

Des ateliers constitueront l’activité principale de la journée. Nous avons tenté de faire la synthèse de vos interrogations, en établissant des ponts entre édition générale et édition scientifique. Afin de valider les orientations de ces ateliers, nous plaçons les énoncés thématiques sur une page web ; nous vous invitons à commenter ces énoncés, qui sont des textes-martyres, à en proposer des recadrages ou précisions, à identifier des points aveugles dans ce panorama thématique. Votre participation est nécessaire pour faire en sorte que cette journée corresponde le mieux à vos besoins et à vos attentes !

=> http://contemporain.info/fabrique2010

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Tentative de veille numérique

1 février 2010

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Ca faisait longtemps que je me disais qu’il y avait sûrement moyen de faire une veille simple de la documentation scientifique sur la littérature contemporaine. L’idée d’avoir à tout repiquer me semble de plus en plus anachronique. Comment automatiser le plus possible ?

Tentative ici de bricolage : je mets un signet dans Diigo avec un tag spécifique ; je repique le RSS du tag pour l’inscrire dans un wiki qui permet de visualiser les feeds rss… tout simplement ? oui… reste à être fidèle à l’habitude de capturer les infos repérées au passage.

Vous pouvez suivre la page (vraiment moche graphiquement, oui…) pour voir les nouveautés, ou encore vous abonner au RSS des sections qui vous intéressent (ou consulter la page sur Diigo pour chacune de ces sections). Commentaires bienvenus (voire propositions de personnes intéressées à contribuer à cette veille).

(photo : « loupe et lettres », alainbachellier, licence CC)

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Une heure ou deux pour la lecture et l'écriture

24 novembre 2009

musclesDifficile de résister au besoin de faire connaître la douce folie énergique de Dave Eggers. Observation 1 : les enfants dans les écoles publiques bénéficieraient tellement d’avoir ne serait-ce qu’une heure par semaine dans un rapport un-à-un avec un enseignant ou un tuteur. Observation 2 : nombreuses sont les personnes plus ou moins directement liées au monde de l’éducation, de la lecture et de l’écriture (journalistes, rédacteurs, écrivains, professeurs, communicateurs), qui ont souvent l’avantage d’un horaire flexible.

Proposition : les rassembler pour promouvoir la lecture et l’écriture, dans un mouvement de maillage école/communauté. Que ces professionnels donnent une heure ou deux pour accompagner des jeunes dans leur appropriation du langage. Et tout ça dans un esprit pas du tout sérieux… Boîte de rédaction (édition, magazine) qui achète un étage d’un édifice, décide de faire un local pour du tutorat, mais est obligé de vendre quelque chose pour avoir pignon sur rue — pourquoi pas une boutique d’accessoires pour pirates ?

Once upon a school. Fallait y penser, et y mettre l’effort.

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Dessiner le DÉCALCQ, premiers traits

18 octobre 2009

logoLes morceaux (administration, ressources humaines, espaces de travail) tombent tranquillement en place. Ca démarre donc tout aussi tranquillement, mais là, décidément, ça va vers l’avant. Un centre de recherche sur la littérature et la culture au Québec prend conscience de ses fonds documentaires, des outils développés, des stocks de fiches / articles / références / grilles d’analyse entreposés par les chercheurs à Québec, à Montréal, dans des universités participantes. Trouver à saisir ces fonds documentaires, les structurer, les pérenniser, les diffuser. Voilà le (gigantesque) objectif que se fixe le CRILCQ, à travers le projet DÉCALCQ : Dépôt électronique et vitrine de consultation des archives en littérature et culture québécoises. Et je prête mon intérêt pour la technologie et les enjeux de diffusion pour mener la barque.

Le DÉCALCQ constitue le projet central (mais pas unique) du « Laboratoire Ex situ. Études littéraires et technologie », mis en place grâce à une subvention d’infrastructure sur quatre ans. Principale thématique : les outils pour la recherche et la diffusion des savoirs en SHS. Moyens modestes, temps disponible limité (puisqu’en parallèle de recherches sur la littérature contemporaine et la théorie du récit), mais néanmoins : plateforme d’expérimentation, qui se lie à des projets apparentés (NT2, CLÉO, etc.).

Les prochains billets seront l’occasion de lancer les problématiques sensibles interpellées par le projet DÉCALCQ : logiciels de dépôts institutionnels, opposition entre dépôts institutionnels et dépôts thématiques, droit d’auteur et diffusion en ligne, protocoles d’interopérabilité, pérennité du référencement des documents numériques… Le projet est complexe, tentaculaire. Il s’alimente toutefois aux enjeux actuels posés par les politiques d’open-access, par le livre numérique, par les projets de numérisation, par Google Books tiens… Vos suggestions, remarques et encouragements seront les bienvenus!

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Perdre Goliath dans les nuages (surcoucher Google Books ?)

26 septembre 2009

J’ai traversé, comme plusieurs, la synthèse précieuse d’Olivier Ertzscheid (sur affordance.info) à propos de Google Books. Bien des enjeux me dépassent (et nous dépassent). Mais j’ai accroché sur un point précis, qui relance mes réflexions périodiques sur la fonction de filtre dans la sphère internet et l’interface que constituent les chercheurs dans le rapport avec le savoir.

L’obstacle du Good Enough

Dans son article, Ertzscheid rappelle bien le principe gouvernant la numérisation et, de façon plus spécifique, l’établissement des métadonnées liées aux documents numérisés. Il a été démontré par plusieurs, et avec force, que les erreurs sont nombreuses, voire endémiques dans les métadonnées constituées par Google Books. Si le commun des mortels s’en balance un peu (hum, beaucoup), la communauté scientifique reste préoccupée, en raison de la précision déficiente des renseignements, de la perspective tronquée sur le corpus numérisé… Mais plusieurs s’en remettent à l’idée que c’est mieux que rien — c’est là ce que résume d’Ertzscheid.

Il poursuit néanmoins en y voyant là un enjeu politique (au sens large) :

La question est de savoir si ce rêve que l’humanité poursuit depuis son origine, c’est à dire offrir à tous et en un même lieu l’ensemble des connaissances disponibles, si ce rêve aujourd’hui à portée de souris doit se satisfaire d’un « pas trop mal » et d’un « mieux que rien ». A chacun de se déterminer. Mon avis ? Mon point de vue est qu’il faut se servir de la formidable opportunité offerte par Google pour renforcer le rôle de la prescription et de la médiation publique du savoir et de la connaissance. Je ne parle pas ici de prescription « publique » par opposition à une prescription « privée » mais bien par rapport à une prescription « commerciale ». Si le politique (cf supra) ne relève pas ce défi c’est sans ambage et sans lyrisme déplacé la mort programmée de la diversité culturelle, et peut-être même celle de l’éducation à la diversité. Pour le reste, cessons de rêver : on ne contrera plus Google sur la numérisation ni même sur le commerce des livres.

La résignation gagne les troupes : c’est David contre Goliath, et Goliath a vaincu sur un plan — le caractère massif de son aire d’occupation du territoire. Personne (ni même la BNF) n’arrivera à sa cheville en volume et en vitesse de numérisation. Mais l’insatisfaction reste, tant du point de vue des droits (le combat se poursuit) que du point de vue de la qualité de la documentation produite/rendue accessible. D’où cet appel à une prescription publique.

Une métadonnée en chasse une autre (la complète, en fait)

La question reste donc de définir cette prescription publique : il ne s’agit pas, comme le laisse comprendre Ertzscheid, de politiques et de lois, mais d’action collective. Au delà de l’utopie première, comment donner forme à cet engagement pour contrer Goliath ?

La question se pose plus facilement du point de vue technique et scientifique. Le problème de Google Books, notamment (!), c’est en quelque sorte de ne pas perdre des données (des volumes entiers) dans le néant… Tout bibliothécaire vous le dira : un livre mal classé ou mal indexé peut être perdu à jamais. C’est un cas extrême, mais néanmoins envisageable dans le spectre des erreurs liées aux métadonnées des livres numérisés. De façon plus commune, c’est de ne pas pouvoir accéder au livre recherché parce que mal associé (mauvais tags attribués), c’est d’avoir une information fautive sur un livre. Et « Google, tout en étant conscient de ces erreurs, « ne considère pas leur rectification comme prioritaire » » souligne Ertzscheid, à la suite de Geoffrey Numberg ; n’imaginons pas que G. nous laissera davantage jouer dans ses codes et nous laisser les rectifier.

À défaut d’agir directement sur la source du problème, pourrait-on la contourner ? Je m’amuse là à émettre une pure hypothèse (on voudra bien me dire si techniquement c’est réalisable). Il s’agirait d’ajouter une surcouche de métadonnées à Google Books, lesquelles seraient exactes, validées et utilisables par le discours scientifique. Par un effort commun, nous pourrions constituer une interface normalisée gérant les métadonnées de la documentation scientifique, laquelle serait accessible dans Google Books dans un second temps. Comme tous les volumes sont basés sur des protocoles standardisés (à tout le moins le classique ISBN), il serait aisé d’offrir des outils permettant d’interfacer GBooks… Par Zotero, par OpenLibrary, voire par LibraryThing, des communautés scientifiques pourraient surcoucher Goliath, et ainsi le laisser se perdre dans ses nuages. GBooks resterait évidemment une couche obligée (dépositaire du contenu numérique convoité), mais on n’y accéderait que dans un second temps, pour obtenir ce contenu brut.

Des limites, pour sûr : pas nécessairement accès aux requêtes dans les textes (encore que…), pas d’accès direct à la banque d’indexation, mais tout de même : la possibilité de gérer l’information, de baliser l’accès, de filtrer la documentation. Car l’enjeu s’y trouve : si les bibliothécaires se prêtent à la mutation de leurs fonctions, c’est tout à fait là qu’ils se trouvent — interface / filtre qui permet d’accompagner des usagers, des chercheurs, des lecteurs dans leur exploration du monde du savoir.

Hypothèse futile ? projet utopique ? Surcoucher Google Books, ce serait lui ajouter le fini qui lui manque (voire la crédibilité qui lui manque en contexte scientifique) : beau rêve, qui refuse la simple démonisation du projet (et l’hypocrisie d’un usage une fois le dos tourné) ; utopie collective à explorer… sous cette forme ou sous une autre.

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Québec Horizon Culture, suite et f…

17 février 2009

1287662990_162da7a35a_mC’était hier. Très largement, l’événement avait l’allure d’une grand-messe — même si quelques figures ont tenté d’insuffler une dynamique carnavalesque à la rencontre. Beaucoup d’annonces, d’argent, plusieurs plaidoyers, souvent un même discours : soutenir à tout prix. Difficile d’être contre la vertu… Quelques observations, à titre de post mortem :

- ce gros show de chaises avait la principale qualité de susciter un show de coulisses : les gens se sont parlé, des rencontres ont pu être provoquées, des hasards ont placé les uns et les autres sur des trajectoires convergentes ; il faut rendre à l’événement ce bénéfice de favoriser le réseautage, car la très large partie des participants présents étaient du milieu culturel (et non strictement du milieu des affaires) ;

- le ton des interventions (dites planifiées ou spontanées, quelle différence ?) était variable, de l’auto-congratulation des quelques personnes d’affaires présentes (qui, en ayant les moyens de leur support, ne pouvaient rien faire d’autre que d’étaler leurs moyens…) aux demandes d’aide des autres, d’annonces de projets déjà bien ficelés à celles d’initiatives qui ont pu être financées sur-le-champ, par la magie de l’événement ;

- qui était invité ? la question reste difficile à répondre : de toute évidence, c’est le champ restreint de la création culturelle et artistique qui était visé, au sens le plus restreint — exit les musées, les institutions d’enseignement, les fonds de recherche… —, et encore, avec une touche bien sentie du côté du techno-culturel (d’où le cri des gens de l’univers du cirque, de la chanson et du disque, pour ne penser qu’à eux) ; c’est une vision bien ciblée de la culture qu’on a privilégiée — peut-être le fallait-il ? mais encore aurait-il été prévenant d’être plus explicite ;

- qui était là ? bien des gens n’ont pas été appelés à la barre (forcément pour des raisons liées à une vision, cf. paragraphe précédent) ; toutefois, je crois que le post mortem de l’organisation devrait s’inspirer d’un examen minutieux des organismes représentés dans l’assistance : bien des gens (et par là des organismes) étaient présents, constituant des antennes pour les secteurs a priori non invités, en périphérie de la conception étroite de la création culturelle et artistique… en soi, l’intérêt et la participation de ces gens témoignent de l’envergure de l’événement, et de ses retombées possibles — pourquoi ne pas commencer par aller chercher les commentaires, les suggestions, les perceptions, les idées de ces participants, et de là entamer le dialogue souhaité ?

- enfin, je me désole de la présence fantomatique de l’Université Laval : quelques rares têtes repérées dans l’assistance, une présentation trop peu engagée/concrète/inspirée de sa direction (où les statistiques de diplomation avaient valeur d’argument), absence des secteurs arts, littérature et culture dans cette planification de l’horizon de la ville — aussi bien continuer à croire que le campus n’appartient pas à cette ville.

Je me réjouis enfin de la place réservée à la littérature — je ne me faisais pas d’illusion… Mais le dynamisme de Gilles Pellerin et de l’équipe de l’Institut canadien / Gabrielle-Roy a permis de faire émerger ce volet de la culture, a priori peu versé dans le techno-culturel (il n’y a vraiment que le titre de G@brielle-Roy 2.0, qui ne me plaît guère, qui laissait croire à cette filiation techno). Une chance que les acteurs municipaux sont là pour insuffler une vitalité à la littérature dans la cité.

 

(photo : « The Ivory Tower is Covered in Ivy », Billie/PartsnPieces, licence CC)

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Y aura-t-il dialogue ? (@RLabeaume, @CSt-Pierre)

10 février 2009

3134874243_ce6870e16f_mJe me joins à la voix de quelques têtes bouillonnantes de Québec pour interpeller le maire Régis Labeaume et la ministre Christine St-Pierre, dans le dossier de la culture à Québec pour les prochaines années. Le sommet Québec Horizon Culture permettra d’initier le mouvement de réflexion collective sur cette problématique, mais il ne faut pas compter sur ce seul événement pour gérer la question définitivement…

Par ailleurs, l’obsession économique de la culture qui entoure l’horizon constitue une paire d’œillères assez phénoménale, qu’il faut trouver à contrer : un vrai dialogue est attendu, et les interlocuteurs, de ce côté-ci, sont ouverts.

Vos voix doivent se joindre aux nôtres si vous partagez ce souhait de poursuivre des échanges réels entre les milieux culturels, politiques, économiques et technologiques — signalez-le dans les commentaires ou republiez vous-même la lettre. Un message clair doit être envoyé aux dirigeants…


 

 

 

 

Madame la Ministre,

Monsieur le Maire, 

Vous coprésiderez dans quelques jours Québec Horizon Culture — un rendez-vous auquel ont été conviés artistes et leaders culturels, gens d’affaires et de technologie, citoyens et élus pour échanger sur leur vision et sur les moyens à mettre en place pour favoriser le développement culturel de la capitale.

Jeunes, entrepreneurs, créateurs, travailleurs dans le secteur de la culture, de l’éducation ou des technologies, voyageurs, nous avons été interpellés par votre invitation et plusieurs d’entre nous seront présents au Centre des Congrès lundi prochain. Vous avez suscité chez nous de grandes attentes parce que nous espérons que cet événement marquera le début d’une nouvelle approche du développement de notre ville.

Nous nous réjouirons bien sûr des annonces qui pourront être faites à l’occasion de l’événement, pour l’ensemble de la ville et pour le quartier Saint-Roch, en particulier. Nous ne doutons pas que les institutions et les organismes qui s’en verront gratifiés le méritent, mais nous espérons plus. Nous espérons aussi autre chose.

Nous espérons vous entendre dire que le rôle des leaders politiques et des institutions n’est pas de réfléchir à la place des citoyens, mais de les aider à imaginer et à créer ensemble l’avenir de leur ville. Nous comprenons qu’il vous paraissait nécessaire de procéder dans le secret pour mettre Québec Horizon Culture sur les rails, mais cela nous semble une manière anachronique d’exercer le leadership.

Nous espérons que la négociation institutionnelle et la consultation de vos réseaux d’influence traditionnels sont maintenant achevées et qu’un dialogue direct et continu avec les créateurs, les artistes, les entrepreneurs et les citoyens en général pourra débuter. Nous espérons qu’à l’instar de nombreux leaders modernes, vous vous appuierez notamment sur Internet pour tirer profit de l’intelligence collective des citoyens — et que vous vous inspirerez pour cela des meilleures pratiques en vigueur dans le monde.

Nous espérons que tous les citoyens de Québec seront invités à monter à bord du TGV Québec Horizon Culture et que nous ne découvrirons pas qu’il s’agit seulement d’un nouveau convoi de marchandises à l’allure revampée. Nous espérons aussi que des mécanismes de suivi seront mis en place, dès la semaine prochaine, afin de s’assurer que les attentes suscitées pourront être comblées.

Vous savez tous les deux faire preuve d’une très grande énergie et d’une impressionnante capacité pour lancer des projets. Nous avons de la fougue et de l’énergie et nous souhaitons pouvoir les mettre à contribution pour la mise en œuvre du plan d’action qui sera issu de Québec Horizon Culture — pour autant qu’on puisse s’en sentir partie prenante.

Il ne s’agit pas tant pour nous de trouver à se faire entendre le 16 février. Nous visons plutôt à formuler dès maintenant notre souhait de prendre part à une véritable conversation au sujet de l’avenir de la Capitale. Et, pour cela, nous croyons que l’essentiel est de relier les gens de façon innovatrice, de faire se rencontrer des idées et de permettre l’émergence d’un futur dans lequel nous souhaiterons investir toute notre vitalité et notre créativité — plus encore que d’organiser une autre rencontre au sommet.

C’est sur cette ouverture que nous avons le plus envie de vous entendre et de vous voir poser des gestes — en particulier pour faire en sorte que chacun ait les moyens de prendre part à cette conversation et que survienne la rencontre tant souhaitée des milieux de la culture, de la technologie et des affaires.

Vous pourrez dès lors compter sur nous.

Jean-Sébastien Bouchard, Associé fondateur, Grisvert
Julie Marie Bourgeois, travailleuse culturelle
Michael Carpentier, Associé fondateur, Zengo.ca
Philippe Dancause, Associé fondateur, Grisvert
Clément Laberge, Vice-président Services d’édition numérique, De Marque


 

 

 

Vous voulez joindre votre voix ? Signalez-le dans les commentaires.

 

(photo : « Concrete Dialogue & Him », Moti Krispil, licence CC)

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