Archives pour la catégorie 'Théorie littéraire'

Les limites de la socialité de la lecture

15 novembre 2010

J’ai depuis longtemps des réserves sur l’idée que la lecture (et sa sauvegarde, en quelque sorte) doit passer par sa dimension sociale. Réticence intuitive, pas nécessairement lourdement argumentée, mais persistante. Je ne nie pas qu’il y ait une grande importance dans le fait de parler de nos lectures, de faire des recommandations (positives ou négatives) ; c’est là la dimension fondamentalement culturelle (au sens de ce que l’homme acquiert et transmet) du geste de la lecture. Ce sont ses incarnations technologiques qui me laissent perplexe (et parfois complètement froid). Larges ressources de recommandation (sites de commentaires à n’en plus finir), modules d’annotation des textes, mise en lien des lecteurs… Il me semble y avoir dans cette idée de la lecture sociale une bonne part du mythe de la communauté ouverte et égale, sans frontière et surtout sans problème lié à cette ouverture. Comme si la quantité, à partir d’un certain stade, était le garant de la qualité.

Je suis indubitablement influencé par ma position : dans le monde académique, l’un des premiers apprentissages que l’on tente de favoriser, c’est l’ouverture sur la diversité des lectures possibles, mais avec le rappel nécessaire que toutes les lectures ne se valent pas. Le compte rendu dans un journal n’a pas la même portée interprétative qu’un article de vingt-cinq pages ; l’un n’est pas plus mauvais que l’autre, en autant que l’on tienne compte du fait que ces deux textes n’ont pas la même visée (susciter l’intérêt / approfondir une piste de lecture). Leur comparaison suppose une bonne mise en contexte afin d’apprécier leur valeur propre.

L’idée de lecture sociale tend à couvrir un large spectre : du commentaire général sur un livre, de façon très globale, à une annotation fine du texte dans ses marges. S’agit-il vraiment du même geste, avec une portée similaire ? Il me semble que l’on tend ainsi à confondre la visée associée à la réaction d’un lecteur. D’une part, un commentaire d’accompagnement, qui se construit comme un discours sur, autonome de son objet. C’est le registre des Goodreads et autres Babelio. (Christian Liboiron fait un petit inventaire des sites sociaux autour du livre ; les caractéristiques attendues avaient été annoncées plus tôt). Pas ma tasse de thé, mais je peux comprendre l’intérêt pour d’autres. D’autre part, l’adjonction, en marge d’un texte que l’on lit, des commentaires de tous les lecteurs du monde qui voudraient annoter telle phrase, telle image, telle idée. Il s’agit d’un discours avec, qui ne peut être lu en-dehors de son lieu de rattachement (habituellement), car le référent est pointu et circonstanciel. La lecture, inévitablement, sautille entre le texte et son paratexte.

Nicolas Langelier fait justement écho à l’envahissement de la lecture, que ce soit en raison de la dimension augmentée du livre (ajout de vidéos, de fonctionnalités…) ou de sa dimension connectée (lien aux réseaux sociaux). Cet écho se présente sous l’angle de la nécessité de la concentration, du silence, du recueillement, en quelque sorte. (Dommage que la défense de telle position ait toujours l’air un peu anti-technologique — dans son cas, quel contre-sens!) C’est pourtant un récent article de Bob Stein qui m’a d’abord ramené ce questionnement en tête. Il y évalue la portée d’un petit texte antérieur, où il tentait d’élaborer une « taxonomy of social reading ». Constat : même si sa proposition s’inscrivait dans CommentPress (qui permet l’annotation de chacun des paragraphes d’un texte de façon étonnamment aisée), peu se sont prévalu de cette occasion de s’exprimer. Son argumentaire m’a un peu dérangé :

The resistance to public commenting isn’t surprising; it’s just not yet part of our culture. Intellectuals are understandably resistant to exposing half-baked thoughts and many of them earn their living by writing in one form or another, which makes the idea of public commenting a threat to their livelihood. [I've long proposed the inverse law of commenting on the open web -- the more you'd like to read someone's comments on a text, the less likely they are to participate in an open forum.]

Changing cultural norms and practices is a long haul.

La cible est-elle la bonne ? S’agit-il d’un absolu qu’il faut atteindre ? Oui, évidemment, l’expression libre de tout un chacun est une visée démocratique, qui ouvre au dialogue, etc. Mais considérant le haut babillage médiatique qui nous entoure, la véritable question n’est-elle celle du balisage du dialogue ? Échanger, c’est parler, bien sûr, mais parler en fonction d’un interlocuteur. En fonction d’un contexte. En fonction de qui peut écouter et éventuellement intervenir. Difficiles paramètres dans une conversation ouverte sur le monde…

Même réflexion pour les annotations d’un livre. Quel gain y a-t-il à patauger dans une possible marée d’annotations, où le texte finit par se trouver submergé par les ah et les oh d’autant de badauds du livre ? C’est la pertinence, la lisibilité de ces marginalia qui sont en cause. Difficile de prévoir qui lira quoi, comment il le lira… Plus encore : les commentaires que je laisserai à l’intention de l’un de mes proches, dont je connais le métier, les intérêts, les lectures, ils seront infiniment différents d’un commentaire général à l’attention de je-ne-sais-qui qui pourra le lire en marge de son epub à l’autre bout de la terre.

Il y a des limites à la socialité totalement ouverte. Des communautés interprétatives balisent nos lectures (Stanley Fish à l’appui). Même dans des sites ouverts qui accueillent des commentaires de lecteurs, des affinités se développent entre membres, recréant de la sorte des communautés ad hoc. Certains chercheront des recommandations larges (comme on veut savoir si un film en vaut la peine avant de se déplacer). Mais plusieurs finiront par établir des liens de confiance avec certains commentateurs — leur attribuant, sur la base de la lecture de commentaires antérieurs, une relative crédibilité, en fonction de leurs critères propres (proximité des intérêts, évaluation de la pertinence des arguments avancés ou de l’objectivité apparente des commentaires).

Qu’en est-il du constat de Bob Stein ? Qu’il n’y a pas de communauté établie autour de if:book ? Possible. Mais c’est surtout qu’il paraît se méprendre sur le phénomène à l’œuvre dans le cas qu’il observe. Ce n’est pas une question de dilution de la matière grise des intellectuels qui est ici en cause, ni même de normes culturelles contradictoires avec cette ouverture sur le web (même si ça joue, oui, on ne peut le contester). L’absolu de l’ouverture, de la socialité neutre (sans préjugés, sans classes, sans contexte restrictif) rencontre ici son Waterloo. L’échelle est trop grande, les balises du dialogue sont faiblement déterminées, l’échange ne vise pas un spectre d’interlocuteurs suffisamment clair. (C’est sans compter l’hypothèse que l’énoncé peut être fortement consensuel, d’où l’absence de rétroaction…)

Qu’en est-il des annotations en marge des textes numériques ? Je ne veux pas les voir. À tout le moins, sur demande, je pourrai consulter celles d’un proche, d’un collègue — mais ce sera plutôt par curiosité que par intérêt. Tout comme on reluque les notes laissées à la main dans un livre emprunté dans une bibliothèque. C’est une fonctionnalité foncièrement pédagogique, qui nécessite ce contexte pour lui donner sa pertinence. Rien n’empêche la discussion autour d’un texte, de passages spécifiques ; il faut toutefois en établir les balises de pertinence. Je vois bien un site qui s’intéresserait à une question donnée (l’étude de la figure de l’écrivain dans le roman contemporain, par exemple). Mais le cheminement doit se faire dans l’autre sens : depuis le discours sur vers le discours avec… l’outil doit nous conduire du propos des lecteurs vers le texte et non l’inverse. Sinon ce ne sera toujours que babils et Babel.

(photo : « Marginalia », margolove, licence CC)

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Le livre : fin de la séparation du corps et de l’esprit ?

20 avril 2009

N. Katherine Hayles, « Print is Flat, Code is Deep : The Importance of Media-Specific Analysis », Poetics 2004. Observation préliminaire :

the long reign of print made it easy for literary criticism to ignore the specificities of the codex book when discussing literary texts. With significant exceptions, print literature was widely regarded as not having a body, only a speaking mind.

En conclusion, après avoir dressé le portrait des enjeux médiatiques de la littérature hypertextuelle :

In retrospect, we can see the view that the text is an immaterial verbal construction as an ideology that inflicts the Cartesian split between mind and body upon the textual corpus, separating into two fictional entities what is in actuality a dynamically interacting whole. Rooted in the Cartesian tradition, this ideology also betrays a class and economic division between the work of creation—the privileged activity of the author as an inspired genius—and the work of producing the book as a physical artifact, an activity relegated to publishers and booksellers. As the means of production moves into the hands of writers and artists for both print and electronic media with desktop publishing, fine letter presses run by artists’ collectives, such as the Visual Studies Workshop Press, and electronic publishing on the Web, the traditional split between the work of creation and the work of production no longer obtains. This shift in the economic and material circumstances in which literary works are produced makes all the more urgent the challenge of rethinking critical and theoretical frameworks accordingly. We can no longer aord to pretend that texts are immaterial or that text on screen is the same as text in print. The immateriality of the text has ceased to be a useful or even a viable fiction.

(en préparation pour le colloque Histoires et archives — Arts et littératures hypermédiatiques du NT2)

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Storyworlds : A Journal of Narrative Studies

2 février 2009

David Herman, non le moins actif du secteur de la théorie du récit, rides again… L’initiative est d’autant plus heureuse qu’elle est ouverture sur l’interdisciplinarité. Mais persiste la cohabitation du fictionnel et du narratif… à surveiller, pour sûr.

*Storyworlds: A Journal of Narrative Studies* – ISSN 1946-2204

Published by the University of Nebraska Press; first issue forthcoming in June 2009.

*Editor:*
David Herman, Ohio State University

*Editorial Board:*
H. Porter Abbott, University of California, Santa Barbara
Jens Brockmeier, Free University of Berlin and the University of Manitoba
Jonathan Culler, Cornell University
Gregory Currie, University of Nottingham
Catherine Emmott, University of Glasgow
Peter Galison, Harvard University
Richard J. Gerrig, Stony Brook University
Andreea Deciu Ritivoi, Carnegie Mellon University
Marie-Laure Ryan, University of Colorado, Boulder
Deborah Schiffrin, Georgetown University
Roy Sommer, University of Wuppertal
Wendy Steiner, University of Pennsylvania
*Storyworlds: A Journal of Narrative Studies* publishes state-of-the-art research in the field of interdisciplinary narrative theory. Unlike existing journals that target particular disciplines in which only certain kinds of narratives are the primary object of study, Storyworlds features research on storytelling practices across a variety of media; it also showcases cutting-edge methods of analysis and interpretation brought to bear on narratives of all sorts. Relevant storytelling scenarios include face-to-face interaction, literary writing, film and television, virtual environments, historiography, opera, journalism, graphic novels, plays, and photography. At the same time, contributors to the journal can approach narrative from perspectives developed in multiple fields of inquiry, ranging from discourse analysis, literary theory, jurisprudence, and philosophy, to cognitive and social psychology, artificial intelligence, medicine, and the study of organizations. In short, Storyworlds aspires to be *the* place for publishing interdisciplinary research on narrative across media.

Because *Storyworlds* is designed to be of interest to readers in many fields, essays should be as accessibly written as possible–even as contributors are encouraged to engage in the best practices of narrative research in their areas of specialization, and to present cutting-edge scholarship on a given aspect of stories or storytelling. To this end, all technical terms should be carefully defined and discipline-specific assumptions, concepts, and methods should be thoroughly explained.

Pertinent questions include (but are not limited to) the following: How do modes of storytelling–narrative ways of worldmaking–differ from other representational practices used to construct or reconstruct worlds, in a broad sense? Put differently, what distinguishes narrative from other methods for using symbol systems to structure, comprehend, and communicate aspects of experience? What constraints and affordances do particular storytelling media bring to the process of building narrative worlds? What tools are needed to characterize, in all its richness and complexity, the experience of inhabiting a narrative world in a given medium or across different media? What are the conditions for and consequences of engaging with such worlds, and how does this engagement vary across different narrative practices, cultural settings, and interpretive communities? The purpose of *Storyworlds* is to provide a forum for sustained scholarly inquiry into these and related issues, whose investigation will require collaborative, interdisciplinary work by researchers from across the arts and sciences.
Submissions must be original work. Manuscripts should be betweeen 6,000 and 8,000 words in length, including notes and bibliography. The journal uses a house style based on the most recent edition of the MLA Style Manual, with dates always mentioned in the parenthetical citation (unless they are noted in the text itself). In the Works Cited section dates should be listed at mthe beginning of each citation, as in an author-date system.

 

*Article Citation: *
Currie, Gregory (2007). « Both Sides of the Story: Explaining Events in a Narrative. » *Philosophical Studies* 13.5: 49-63.

*Book Citation: *
Dennett, Daniel (1998). *Brainchildren: Essays on Designing Minds*. Cambridge, MA: The MIT Press.

*Chapter in Edited Volume: *
Schechtman, Marya (2007). « Stories, Lives, and Basic Survival: A Refinement and Defense of the Narrative View. » *Narrative and Understanding Persons*. Ed. Daniel D. Hutto. Cambridge: Cambridge University Press. 155-78.

Sample Parenthetical Citations:
According to Gergen and Gergen (2001), « the development of such rudimentary narrative forms is favored by functional needs within the society » (175).
« Narrative and fiction are quite different things even if they often appear together in public » (Branigan 1992: 192).

Electronic submissions (saved as RTF files) are encouraged, but hard copies will be accepted. Please send your submissions to the editor at the following address:
David Herman
Department of English
Ohio State University
164 W. 17th Avenue
Columbus, OH 43210-1370
USA

herman.145@osu.edu

*Storyworlds* is published annually at $52 for institutions and $31 for individuals by the University of Nebraska Press. For subscriptions outside the United States, please add $15 for shipping and handling. Canadian subscribers, please add appropriate GST or HST. Residents of Nebraska, please add the appropriate Nebraska sales tax. Make checks payable to the University of Nebraska Press and mail to: The University of Nebraska Press, PO Box 84555, Lincoln, NE 68501-4555, www.nebraskapress.unl.edu

All inquiries concerning subscription, change of address, advertising, and other business communications should be sent to the University of Nebraska Press at 1111 Lincoln Mall, Lincoln, NE 68588-0630.

(via Narrative-L)

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A Digital Humanities Manifesto

18 janvier 2009

La liste Humanist nous fait suivre l’information d’un manifeste en cours d’élaboration, portant sur les digital humanities… Le document est bien imparfait dans son état actuel (trop tranchant, trop illuminé), mais l’idée a du bon… notamment pour définir l’idéal de cette approche (et non pour la définir strictement) :

Digital humanities represents the woven together practice of research: a triangulation of arts practice, commentary/critique, and outreach, merging scholarly inquiry, pedagogy, publication and practice.

De façon conséquente, les gens de UCLA utilisent CommentPress (le module WordPress de l’Institute for the Future of the Book), ce qui permet l’annotation paragraphe par paragraphe.

S’il y a bien une richesse aux digital humanities, c’est dans l’importance accordée à l’ouverture — non à une tabula rasa des spécialités, on le rappelle bien, mais à leur collaboration nécessaire. Avec un rêve à la clé :

Can we imagine more flexible, nimble, contingent disciplinary formations, in which faculty and students work on « knowledge problematics » not in rigid disciplines and departments, in which knowledge is produced and disseminated in ways that are multivalent, truly interdisciplinary, and conspicuously cognizant of their contingency?

Yes we can… :-)

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La littérature est-elle plastique ?

8 janvier 2009

Rencontre organisée les 31 janvier et 1er février au Petit Palais (Paris), sous le thème de la plasticité de la littérature :

Lectures, mises en voix, mises en scènes, marathons, projections… : la littérature s’expose. Elle déborde, elle sort du livre où les pages la recèlent. Mais ces voix, ces scènes, ces images… ne sont-elles pas déjà vivantes dans le texte, dans le phrasé des mots ? Et ces mots d’où la voix s’émancipe : comment la font-ils entendre ? Murmurante ou théâtrale, intime ou parlée, ironique ou enjouée, toujours la voix varie. La question serait celle-ci : ce que l’on croit ajouter à la littérature pour lui donner plus d’ « ampleur », n’est-ce pas d’abord l’écriture qui le suscite et le porte en elle ? Faut-il lui apporter de l’extérieur des couleurs nouvelles, plutôt que de saisir les énergies qui l’habitent – sa vie, sa violence, ses silences parfois ? La littérature est-elle infiniment « plastique » que l’on puisse, en la déployant dans l’espace, prendre le risque d’oublier la page où le texte s’est écrit ?

Retour à une interrogation sur les voix dans la littérature (dans la continuité des travaux de Rabaté et d’Huglo), mais sous le regard du matériau.

Étrange que cette notion de plasticité que propose DViart, dans un contexte où l’on oublierait le support lui-même — vecteur pourtant fortement bouillonnant de la littérature contemporaine à travers l’expérimentation des plateformes (numériques), des modes de diffusion (à la Volodine) et des formes littéraires (la littérature contemporaine sera intergénérique ou ne sera pas…).

Événement signalé par remue.net ; programme disponible au format PDF.

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Études littéraires : apprendre l'art de s'émouvoir ?

19 décembre 2008

Pour certains, l’idée même des études littéraires reste fondamentalement bizarre. Comment enseigner la littérature, puisqu’on n’a qu’à ouvrir un roman et… lire ?

Les sciences humaines en général ont ce beau défi de faire valoir leur intérêt comme discipline, comme science… Beau défi ? Enfin, un défi constant, pas toujours joyeux, que celui d’expliquer le principe de la recherche en sciences impures à un collègue des sciences inhumaines. Pas de faits ? pas d’expériences pouvant être reproduites ? Elle est où, la recherche ?

Cette remise en question s’en prend même parfois à l’enseignement même de la littérature. Chose plus étonnante encore (les littéraires n’en sont pas à un paradoxe près), elle vient généralement de l’intérieur. À titre d’exemple, cet article de Bruce Fleming dans The Chronicle of Higher Education, forme de publicité pour son récent essai What Literary Studies Could Be, and What It is. Difficile d’imaginer une forme de bashing plus accomplie que celle-ci…

Students get something out of a book by reading it. Love of reading was, after all, what got most of us into this business to begin with. We are killing that experience with the discipline of literary studies [...]

The major victory of professors of literature in the last half-century — the Great March from the New Criticism through structuralism, deconstruction, Foucauldianism, and multiculturalism — has been the invention and codification of a professionalized study of literature. We’ve made ourselves into a priestly caste: To understand literature, we tell students, you have to come to us. Yet professionalization is a pyrrhic victory: We’ve won the battle but

 lost the war. We’ve turned revelation into drudgery, shut ourselves in airless rooms, and covered over the windows.

Je comprends tout à fait la position de Fleming : le jargonnage littéraire est rébarbatif et castre pour une part le plaisir de lecture ; il y a eu par le passé des abus notoires dans l’exercice de théorisation littéraire (où finalement la littérature était complètement larguée). Bref, comme dans tout, la modération a ses vertus.

*   *   *

Ce à quoi je m’oppose toutefois, c’est l’idéalisation extrême de la littérature comme nourriture de l’humanité. 

The vast majority of students don’t even want to be professors: They’d like to get something from a book they can use in their lives outside the classroom. What right have we to forget them?

By watching Emma [Bovary]‘s torture they may — just may — avoid living it out themselves. That is the kind of use to which literature, and its teaching in college, can legitimately be put.

Reading literature can change their lives — and ours. [...] I, a straight white American male, can see myself in a black character or a female one, understand a point made by a dead Russian or a living Albanian, meditate on an abstract point made by an anonymous author. But that equally means that an X reader (say, black, gay, Albanian) need not read an X author (or character?) to get something from a work. Reading literature doesn’t require us to check our list of identifying adjectives to see if we’ll understand. Instead, we just have to dive in. Maybe

 we’ll sink, maybe we’ll swim. Nobody can tell beforehand. That’s the beauty of books.

Interaction with literature can never be the basis of a systematic undertaking: It’s all too scattershot. All we can do is describe the sense of looking up from a page full of little black and white squiggles with the feeling that suddenly we understand our own lives, that names have been given to things that lacked them, and that the iron filings that hitherto were scattered about have configured into a clear pattern. Things are different now — somehow. Maybe that will cause us to act differently, maybe not.

Prêcher qu’il faut s’inspirer de la littérature afin de mieux comprendre l’humanité, d’y voir l’explication des maux humains, d’étudier la société à travers des œuvres qui nous offriraient un rayon-X sur un plateau d’argent… Il y a une psychologisation à outrance dans l’évaluation de la portée de la littérature. C’est comme si, en quelque sorte, Fleming demandait aux professeurs en art d’apprendre à leurs étudiants comment s’émouvoir devant un tableau de Van Gogh. Il y a une marge entre l’expérience personnelle d’appréciation et d’interprétation de l’œuvre d’art et la capacité de jeter un regard distant sur une production culturelle, d’en comprendre les tenants et aboutissants.

L’objet de la littérature est très certainement de se pencher sur l’humanité. L’objet des études littéraires est toutefois de voir pourquoi on en parle de cette façon, comment des écrivains y parviennent et quelles conditions socio-historiques permettent qu’on en parle… Les études littéraires ne sont pas la philosophie, ne sont pas la sociologie. Étudier des œuvres littéraires, c’est se demander : comment parvient-on à dire… (un sentiment, une représentation du monde / d’une société). C’est comprendre comment une œuvre parvient à construire et à transmettre un message ; c’est comprendre comment un lecteur (avec un bagage, des compétences et une inscription historique) parvient à recevoir ce message, à le lier à des lectures antérieures, à son monde.  Étudier la littérature, c’est constamment faire le constat du miracle du langage : faire voir le monde, un monde, à l’aide de mots. S’il y a lieu d’apprendre à des étudiants à s’émouvoir, c’est qu’il faut susciter l’émerveillement devant la capacité de l’humain à dire, à transmettre, à construire.

En ce qui concerne les étudiants : c’est le vieil héritage classique que les professeurs de lettres tentent de leur léguer à travers leur parcours : une maîtrise du discours, une capacité de lecture. Former des gens qui sauront repérer et interpréter la manipulation du discours dans notre société, entraîner des gens à maîtriser une rhétorique non pas dans le cadre fermé de la loi et de la justice mais bien dans la vie quotidienne et dans l’art : c’est certainement une mission fondamentale. Dans notre société de la sur-information, la rhétorique sera notre meilleure arme. Si la lecture de Calvino, de Montaigne, de Poe et de Sterne amène les générations montantes à comprendre le pouvoir du langage, les professeurs d’études littéraires auront ainsi largement contribué au meilleur fonctionnement de la société de demain.

(photo : « Miti Mingi Secondary School, Kenya », teachandlearn, licence CC.

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Le rôle de la critique

14 mars 2008

criticArts & Letters Daily me pointe ce matin une recension d’un récent ouvrage, The Death of the Critic, qui ose ramener le débat sur le rôle à jouer par les critiques littéraires dans l’évaluation des œuvres contemporaines — toute la question de la valeur. Refusant le désengagement couramment prôné (sur la base de l’argument que l’opinion de l’un vaut bien celle de l’autre), Rónán McDonald tient un discours étonnant (dans son articulation) sur le rapport entre le jugement provenant de la Tour d’ivoire et la construction d’une opinion commune sur les œuvres (dans les mots de John Mullan, auteur de la recension):

[McDonald] argues that the demise of critical expertise brings not a liberating democracy of taste, but conservatism and repetition. “The death of the critic” leads not to the sometimes vaunted “empowerment” of the reader, but to “a dearth of choice”. It is hardly a surprise to find him taking issue with John Carey’s anti-elitist What Good Are the Arts? (2005), with its argument that one person’s aesthetic judgement cannot be better or worse than another’s, making taste an entirely individual matter. McDonald proposes that cultural value judgements, while not objective, are shared, communal, consensual and therefore open to agreement as well as dispute. But the critics who could help us to reach shared evaluations have opted out. The distance between Ivory Tower and Grub Street has never been greater.

Comme le signale Mullan, une grande qualité de cette réflexion réside probablement dans la nuance et l’ouverture de McDonald. Ainsi tend-il à condamner non pas tant le structuralisme et le post-structuralisme (comme sources de la défection de la critique littéraire sur la question de la valeur) que les cultural studies — mais le fait-il encore en prenant garde de ne pas condamner unilatéralement :

Cultural studies may have been anti-elitist, refusing distinctions between high and low, proper and popular, but it doomed the academic to irrelevance outside the academy. “If criticism forsakes evaluation, it also loses its connections with a wider public.” He is a tolerant enemy to anti-evaluative criticism. Reviewing the rise of Cultural Studies, he even concedes that it might for a while have been salutary to have “an amnesty on the idea of objective quality”. Neglected works and unheard voices have been recovered. Even though he dislikes Cultural Studies, McDonald relishes much that we would call “popular culture”, and clearly believes that cinema, television and pop music deserve good critics too.

Si on avait déjà vu poindre de nouveau la réflexion sur la valeur dans le domaine francophone (ici et ), il faut se réjouir de cette ouverture dans la chamboulée sphère anglo-saxonne.

Difficile par ailleurs de ne pas voir dans ce retour vers la compétence des littéraires une confirmation de la nécessité, dans le déluge informationnel et discursif contemporain, de ressources agissant comme des filtres — de la bibliothéconomie aux carnets scientifiques. Retour qui se fait avec toute la circonspection utile, avec un besoin non pas d’autorités absolues (toutes sont relativisées, à coup sûr) mais de guides, dont on connaîtra avec profit les biais et les allégeances.

(photo : « everyone’s a critic », jontintinjordan, licence CC)

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Théorie littéraire et culturalisme

31 juillet 2007

La revue La lecture littéraire (U.Reims / CRLELI) lance un appel à contributions assez intéressant, dans son propos et dans ce qu’il révèle de l’état de la réflexion sur la théorie littéraire en France. Conjuguant théorie et études culturelles, c’est toute la question du statut de l’art qui est réactivée :

tout texte, qu’il soit ou non présumé littéraire, peut sans doute être replacé dans une histoire culturelle des représentations qui en éclaire différents aspects.

Dès lors, pour certains, il n’y aurait plus de différence à établir, au sein du vaste ensemble des productions culturelles, entre objets usuels et objets artistiques, production de masse et production de qualité. Tous les objets, textuels ou non, relevant de la culture seraient également dignes d’intérêt.

D’autres continuent toutefois à distinguer l’activité artistique de l’ensemble des pratiques humaines. [...] Ce qui revient, plus nettement peut-être, à ne pas considérer de la même façon toutes les productions culturelles.

Littérature et études culturelles doivent-elles s’exclure ? Peuvent-elles dialoguer ? Comment envisager leur relation ?

C’est le choc des classes qui émerge ainsi, le choc des classes sociales et celui des niveaux de littérature, la culture populaire innervant le champ restreint en un melting-pot déstabilisant. Mais y a-t-il lieu de discriminer les pratiques ? Ici entrent en conflit les notions d’art, d’esthétique, de culture ? simple complexification de la traditionnelle opposition entre l’artisan et l’artiste ?

Les réponses qui seront proposées se révéleront fort emblématiques de la position des intellectuels français sur la recherche dans les humanités ainsi que du statut de la littérature et de la culture dans la société européenne.

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Le savoir des genres

25 février 2007

savoir.jpg La recherche sur la théorie des genres se poursuit, avec un résultat fort stimulant ici (collectif suivant la tenue de deux journées d’étude)…

La licorne, no 79 (2007)
Dossier Le savoir des genres
Etudes réunies et présentées par Raphaël BARONI et Marielle MACÉ

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Influence, copie et propriété : vers une conception étendue de l'allographisme ?

21 février 2007

Suivant l’invitation de Ben Vershbow (sur if:book), je traverse l’article de Jonathan Lethem, « The Ectasy of Influence », publié dans le Harper’s. Propos intéressant, fondé sur le principe que dans la culture, le plagiat, l’emprunt et l’allusion sont des pratiques courantes, voire fondamentales. La tonalité de son article va plutôt du côté du droit, en raison des enjeux posés par le copyright et la propriété intellectuelle (il fait allusion ironiquement aux scouts qui devraient payer des droits d’auteur pour entonner quelques chansons autour du feu de camp). Il en vient à prôner pour « a commons of cultural materials ».

Il émet quelques hypothèses intéressantes, ici sous la forme d’énoncés efficaces (« Blues and jazz musicians have long been enabled by a kind of ?open source? culture »), là dans sa façon de décrire les phénomènes (l’inexistence probable des Simpsons si ces emprunts n’étaient plus possibles). Je ne reprends pas tous ses arguments (food for thought, pour un autre jour), mais cette question de la copie, décidément d’actualité avec la réflexion sur les DRM des pièces musicales, me ramène à Goodman et à Genette :

Even as the law becomes more restrictive, technology is exposing those restrictions as bizarre and arbitrary. When old laws fixed on reproduction as the compensable (or actionable) unit, it wasn’t because there was anything fundamentally invasive of an author’s rights in the making of a copy. Rather it was because copies were once easy to find and count, so they made a useful benchmark for deciding when an owner’s rights had been invaded. In the contemporary world, though, the act of ?copying? is in no meaningful sense equivalent to an infringement?we make a copy every time we accept an emailed text, or send or forward one?and is impossible anymore to regulate or even describe.

Son parallèle avec le courriel est certes abusif, mais il a le mérite de faire émerger la dématérialisation des ?uvres en mode numérique. Revenons en arrière : Nelson Goodman a établi la différence entre des ?uvres en régime autographique (dépendantes de l’historique de production, et dont la reproduction appelle la contrefaçon) et les ?uvres en régime allographique (reproduisibles en raison de la conformation à un original qui permet de corriger toute non-concordance). Gérard Genette, dans L’?uvre de l’art (voir ici un compte rendu parmi tant d’autres), poursuit cette réflexion, en tentant notamment de préciser les modalités possibles de relation allographique. Il distingue notamment les propriétés d’immanence (propriétés renvoyant à l’identité du texte) des propriétés de manifestation (propriétés contingentes, reliées à telle copie de l’?uvre).

En mode numérique, n’observe-t-on pas un passage vers une existence des ?uvres qui délaisserait les propriétés de manifestation ? C’est un peu ce qui se cache derrière les anciennes versions numérisées de classiques littéraires, lorsqu’on recourait à du simple texte (de l’ASCII pur)… difficile pourtant aujourd’hui de faire abstraction de la mise en forme de l’information, tout comme cette idée d’une existence en dehors de sa manifestation semble impossible à envisager pour la musique (le choix de l’instrumentation, la performance, la phonographie laissant moult traces qui identifient l’?uvre). Mais cette identité musicale réside-t-elle dans la séquence imaginée des notes ou n’inclut-elle pas l’ensemble de ces paramètres ? N’en est-il pas de même en littérature, alors que les ?uvres investissant la textualité même du livre (ou du support) se multiplient, ce travail de mise en page étant parfois aussi significatif que le texte lui-même ? (pensons à House of Leaves ou à Apikoros Sleuth…)

On dirait que les pratiques artistiques, voyant arriver le règne d’une circulation libre de leur immanence, se réfugiaient dans leur manifestation pour s’agripper à leur occurrence matérielle… Pourtant, on n’arrêtera pas pour autant la circulation des imaginaires, qui nous permet de se raconter l’histoire de tel film ou de tel roman, et ainsi produire un bagage culturel à reprendre, à réécrire, à recomposer.

Catégorie : Théorie littéraire | Un commentaire

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