Le difficile art de la critique du livre numérique

Sur les traces de KerouacÉbouriffées, très personnelles, les chroniques de Louis Hamelin dans Le devoir suscitent la curiosité et l’engagement du lecteur. Placé devant un discours essayistique au sens fort, celui-ci réagit à la mise en scène du « je », à une rhétorique sautillante et digressive, à un questionnement culturel en acte. Il arrive toutefois que le chroniqueur se fasse, qui plus est sur commande, critique de livre – pire, de livre numérique. Déstabilisé, il se réfugie dans les lieux communs du genre, voire en propose une déclinaison malheureusement caricaturale. Autopsie préliminaire d’un malaise.

Hamelin est mandaté pour faire la critique d’un livre numérique produit par Ici Radio-Canada Première, la radio nationale francophone. Il s’agit d’un document qui poursuit une série radiophonique diffusée sur les ondes, Sur les traces de Kerouac, document disponible en version iBooks ou PDF. Sa chronique/critique tente de saisir de cet objet pour lui-même… mais le contenu est d’abord lourdement plombé par le contenant. Quelques cas de figure.

Contexte institutionnel et œuvre :

Combien de temps faudra-t-il au Conseil des arts et des lettres du Québec, qui mène en ce moment des « chantiers de réflexion » sur l’interdisciplinarité et le « renouvellement générationnel », entre autres, pour considérer le roman numérique pur comme un genre littéraire à part entière ? Ce jour-là, l’écrivain, qui doit déjà partager les maigres bidoux des subventions à la création avec des conteurs — ces artistes de la scène qui, sans avoir jamais eu à coucher un mot par écrit ailleurs que dans un formulaire, se voient traités en littérateurs par l’institution —, l’écrivain, dis-je, devra aussi disputer son pauvre butin à des équipes de concepteurs Web et de designers de contenus.

Après une tirade sur le passage faisant état des obligations liées au développement d’une version tablette du journal, c’est le lustre du métier d’écrivain – et le financement de celui-ci – qui conduit à une première dérive. Se plaint-on que l’écriture de tel roman dont on discuterait dans une critique a été rendue possible par une généreuse bourse du Conseil des arts, nuisant ainsi à plusieurs autres créateurs qui en auraient eu davantage besoin ? Convoquer les paramètres subventionnaires des productions culturelles, c’est dérouter passablement l’enjeu central du texte.

Embarras technique :

Car contenu il y a, et de l’enrichi super-plus, mes bons amis, avec de l’interactivité tout plein dont, indécrottable grosse bête, je n’ai guère pu profiter, pogné que je suis avec le préhistorique OS X 10.8.5 de mon Mac en PDF.

Y a-t-il lieu de reprocher au papier bible des volumes de La Pléiade de boire le gras des doigts des mangeurs de frites que nous sommes, ledit papier devenant de la sorte translucide et fragile ?

Interface, manipulation :

Sinon, que dire de ce livre numérique ? Ça se lit comme une histoire pour enfants, avec de belles illustrations en couleurs. Le texte est encapsulé, éclaté en un semis de notations et de citations qui surnagent au milieu de la prépondérante iconographie.

Se désole-t-on qu’un atlas comporte des cartes ? Qu’on doive tourner les pages d’un roman ? Pourquoi relever ce rendu graphique et le dénigrer, si tel était le projet retenu par leurs artisans ? (je n’oserai pas le mot « écrivains » ici, on comprend que ça serait pure provocation).

On notera enfin la caractérisation fautive du format du livre :

On parle ici, je le précise, non pas de la version électronique d’un ouvrage aussi édité sous la forme d’un volume, mais d’un livre qui, dans sa conception et son esprit même, appartient à l’univers du Web.

Il est vrai qu’il ne s’agit pas de la version numérique (« homothétique ») d’un livre ayant été publié parallèlement sous format papier/régulier. Toutefois, le seul lien avec le web, c’est l’esthétique graphique du livre (et, au fondement du livre, un partage des mêmes codes – l’epub dérivé utilisé par iBooks étant un site web lisible de façon autonome). Bien au contraire, le livre n’est pas attaché au web, car le livre est portable – et plus encore avec sa déclinaison PDF… – les images, les audios et les vidéos étant embarqués dans le fichier de sorte que l’on se détache du web, du réseau, de la connexion. On pourra sans difficulté lire ce livre numérique au fond des bois, à la seule condition que la tablette soit bien rechargée…

C’est que le livre ne correspond pas à l’idée du livre (biographique) attendu : « Rien pour se prendre la tête », résume Hamelin, basculant le projet dans une légèreté somme toute délétère pour la littérature. L’évidence qui clôt son article,

à savoir qu’un ouvrage numérique de cette espèce est encore loin, bien loin de menacer la substantifique moelle d’une bonne biographie solide, qui radiographie son sujet et fouille où ça fait mal plutôt que de surfer sur la légende

montre bien, d’une part, la critique forte qu’il formule à l’égard du projet (et qu’il argumente, peut-être rapidement mais tout de même) – le livre peut la mériter, comme toute entreprise discursive peut être jugée intéressante/impertinente/insuffisante/badine… –, mais souffre d’autre part d’un télescopage parfaitement vicieux, laissant entendre que le fond ne pourra jamais satisfaire aux attentes des lecteurs s’il emprunte cette forme.

*  *  *

Le lecteur est placé devant un parti pris du modèle du livre, souffrance de sa nostalgie dans un projet qui n’en a pas la visée, qui en déplace les potentiels et les moyens. L’idée de livre, contrairement à ce que l’on croit, est en mouvance. Rappelons l’apparition du format poche il y a un siècle, la multiplication par toutes les avant-gardes et les milieux artistiques de livres-objets, des essais formés de textes parus dans des journaux, la peinture sur les tranches de livres (du Moyen Âge au 19e siècle), des romans construits par l’accumulation de petits épisodes ou insérant des capsules historiques, l’édition artisanale, des rendus graphiques réfléchissant la complexité narrative (pensons à House of Leaves)… Le livre numérique n’est qu’un embranchement parmi d’autres. Ne reste qu’à accepter que lire, c’est s’engager sur la route sans savoir quelle destination nous attend, ni quel parcours sera nécessaire pour l’atteindre.

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Un sentier aux voix parallèles qui se chevaucheront… un jour…

railsConsignation rapide d’une observation qui me taraude depuis longtemps : les livres numériques, c’est tout et n’importe quoi. Aussitôt que le papier s’évanouit, ce qualificatif de « numérique » apparaît et la magie opère (ou plutôt elle n’opère pas, mais c’est là un autre débat). On scande couramment que le livre numérique est ci, que le numérique fait ça du livre… mais de quoi parle-t-on ?

En commentaire à une tentative de Clément Laberge de voir sur le long terme l’enjeu du livre numérique à la suite d’une sortie un peu maladroite de Nathalie Petrowski, Benoît Melançon rappelle minimalement que le livre, ce ne sont pas les livres :

Il y a «des livres (numériques)», dans des écosystèmes souvent très différents les uns des autres, du livre pour enfants au livre scientifique. On confond trop souvent «le livre» avec le roman, voire avec les best-sellers.

C’est là un rappel utile, voire nécessaire. Ce n’est toutefois pas la seule distinction qu’il faille ramener sur la table pour avoir un portrait juste des productions livresques/littéraires en contexte numérique. Si on ne se concentre que sur le champ de la littérature, il y a traditionnellement deux domaines pourtant fort éloignés l’un de l’autre qui s’imposent – et avec le premier qui bouffe actuellement toute l’attention médiatique du second.

  • D’abord, les livres numériques de l’ordre du « print-to-pdf » (ou du « print-to-epub », dans le meilleur des cas), ceci dit sans dépréciation aucune du travail gigantesque fait par les vrais artisans du epub, en constante négociation avec les hoquets du format d’une plate-forme à l’autre (allez voir le travail et les soupirs de Chapal et Panoz, par exemple). Ce sont, pour reprendre l’expression française maintenant un peu abandonnée, des manifestations de la littérature homothétique : simple translation du contenu, sans mise en forme ajoutée, depuis la version pré-impression papier vers une version uniquement numérique. C’est ce qui absorbe la quasi-totalité du discours sur le(s) livre(s) numérique(s).
  • La littérature « électronique » (le terme fait vieux, autant que audio-visuel, multimédia et cyberespace…) qui relève plutôt du champ de l’expérimentation littéraire et informatique. C’était dans un premier temps des essais en littérature générative, des œuvres mobilisant des éléments d’animation ou d’interactivité, des tentatives de bousculement de l’ordre du texte (hyperfictions, œuvres arborescentes, fragments hyperliés). Le champ s’est passablement diversifié et enrichi depuis les années 70-80-90, profitant des possibilités du web et, plus récemment, de l’encapsulation facilitée de scripts et programmes dans des applications (surtout sur des formats mobiles, sur iOS et Android).

Cela me fait un peu rigoler de voir les débats éternels sur l’odeur du papier et la durée des piles de nos bidules électroniques. Mais un peu moins de voir qu’on investit lourdement dans la gestion des livres dits numériques, alors que ce sont clairement les plus simples à prendre en charge (relativement parlant, bien sûr). Je voyais tout à l’heure la série de clichés de workflows proposés par les bibliothèques nationales dans le cadre de l’IFLA pour pérenniser les livres numériques (1re catégorie™), relayés par Antoine Fauchié (ici, et ). Démarche méritoire, mais c’est clairement le cas le plus primitif à gérer… Les problèmes techniques posés par les œuvres expérimentales sont à des années-lumières en complexité, et tout porte à croire que toute cette production s’efface et continuera de s’effacer jour après jour, de version en version de systèmes d’opération, de Flash et de WebKit. C’est un enjeu lourd, déterminant pour une compréhension rétrospective de ce qui aura pu permettre l’émergence de la littérature numérique.

Et justement, comment en parler, de cette littérature numérique ? Les deux voies identifiées sont-elles concurrentes ? L’une meilleure que l’autre ? Je ne le crois évidemment pas. La première se concentre sur un affichage extrêmement bien maîtrisé d’un contenu en fonction d’une variété de plate-formes et de supports – objectif : flexibilité. La seconde est généralement fondée sur une visée performative tonitruante : comment élaborer une expérience de lecture qui bouleverse la lecture habituelle sur papier, en profitant des possibilités (graphiques, sonores, interactives) offertes par le support informatique ? Des scripts, des programmes engagent le texte dans un mouvement où les points d’entrée (souris, clavier, périphériques) peuvent être mobilisés, où le texte devenu code devient plus activement manipulable. Objectif : dynamisme.

À lire ces deux descriptions, on ne croirait pas pouvoir désigner ces deux pratiques par le même vocable… mais c’est pourtant la réalité. Les deux voies identifiées sont les héritières de leurs parcours singuliers : les antécédents, les déterminants sont différents. Pourtant, tout porte à croire que ces voies parallèles finiront par converger. Les sites-œuvres, fondés sur un usage fin de la typographie et sur une flexibilité d’affichage trans-plate-formes dans un environnement propre à mobiliser des ressources dynamiques, en sont un avant-goût.

On rigolera peut-être un jour de cette dichotomie initiale dans les pratiques littéraires… Pour l’instant, je souhaite seulement que les deux voies recueillent leur lot respectif d’attention et d’intérêt, de façon à enrichir ce que pourra devenir la littérature numérique.

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De fétichisme, d’aveuglement et de recentrement

 

Et le passage du livre aux images-écran? Je pense qu’il faut éviter d’en faire une fixation fétichiste (sur l’objet) — au détriment du phénomène de création (cela dit même si on parlait du texte, plutôt que du livre).

Clément Laberge, réaction à une lettre ouverte de « 13 étonnés » à propos du (non-) plan numérique du Québec.

 

il n’y a pas de conflit entre le livre et le livre numérique (il peut seulement y avoir paresse à quitter un vêtement pour un autre) – il y a la responsabilité nôtre d’aller explorer, même dans leur imperfection présente, les formes de comment se déplacent les usages du lire – de notre responsabilité d’interroger les récits qui se fondent sur l’appropriation numérique du monde, et ce qui s’induit intérieurement dans le passage en quelques décennies, pour l’image et son usage privé ou social, d’une économie de la rareté à celle de la collection et de la profusion

ne nous dissimulons pas le caractère fétiche du livre : l’utilisation d’appareils photo numérique, la massification des smartphones, ne provoque pas les vagues et les fureurs qui accompagnent la dématérialisation du livre

François Bon, brouillon de son Pecha Kucha à la BNF, dans le cadre des journées PNF-Lettres.

*    *    *

Quelle place faire au numérique ? Le nommer, le décrire, le ghettoïser ? ou l’intégrer dans le continuum de nos pratiques, de nos écritures, de nos lectures ?

Je reste avec le profond sentiment que le mouvement actuel qui tend à vouloir discriminer les pratiques conventionnelles et les pratiques numériques tend à repousser plus avant le souhait des lecteurs de plonger dans ce nouvel univers — si tant est qu’ils n’y sont pas déjà, un peu à leur insu.

N’y aurait-il pas que la culture, dont les moyens continuent d’évoluer, de se moduler, de bouger, au profit de sa complexité et de sa richesse ?

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Ce que l’on a fabriqué en un an

futur du numeriqueJe ne voulais pas manquer cet anniversaire. Par nostalgie un peu, par acquit de conscience aussi, par souci de marquer le temps qui a passé. Il y a un an se tenait à Québec la Fabrique du numérique. Événement inspiré du modèle du BookCamp, que l’on a remâché à notre façon — Éric Duchemin, Clément Laberge et moi.

Plusieurs dizaines de personnes (j’ai perdu le décompte) s’étaient réunies, simplement pour le plaisir de discuter édition numérique, livres électroniques et enjeux divers (distribution, modèles économiques, identité numérique, revues en ligne…). Des gens du monde littéraire, d’autres du monde scientifique/académique/universitaire, d’autres encore plutôt liés à la création ou au milieu de la blogosphère. Un échantillon vraiment hétéroclite. Des discussions inattendues ont eu lieu, des échanges imprévisibles entre acteurs non professionnellement liables, des connivences se sont installées. C’était déjà beaucoup, c’était déjà réussi.

Peut-on mesurer les traces de cet événement ? Très difficile. Nos prévisions utopistes nous faisaient conclure l’événement avec un manifeste ; on ne s’est pas rendu à cette étape en après-midi. Certains post-it de la fenêtre ont-ils germé ? Sûrement, d’une façon ou d’une autre. Mais par dessus tout, pas envie de faire œuvre de traçabilité ici. Plutôt prendre le pouls de la dernière année.

Quelques observations ? Je risque de me faire rabrouer, mais l’exercice est stimulant. Pourquoi s’en priver…

Si l’esprit de la Fabrique était celui d’une communauté qui cherche collégialement, la situation actuelle est plutôt apparentée à un processus d’industrialisation. Le marché du livre numérique se structure de plus en plus, les acteurs prennent place, certains émergent alors que d’autres disparaissent. Cette étiquette d’industrialisation peut être connotée négativement, pourtant elle renvoie à un mode de rapport entre une société, son capacité de production et les produits. Des producteurs se spécialisent, un marché est établi et cerné, des consommateurs se présentent (tranquillement) au portillon.

Où est la culture dans tout ça ? Elle s’institutionnalise tout autant. Revues spécialisées, programmes de formation, programmes de soutien aux artistes émergents, événements de diffusion, financement. Néanmoins, une réelle prise en charge large par le public de cette culture dite numérique tarde à se faire sentir. Il y a toute une courbe d’apprivoisement avant que ça s’insère « naturellement » dans la culture au sens général. Si l’idée du livre numérique fait tranquillement son chemin, son adoption, elle, reste relativement restreinte à certaines niches (dont le secteur académique). Il y a du chemin à faire de ce côté.

La question de l’identité numérique, noyautée par les enjeux de vie privée, ne franchit pas le cap du large public. Les Facebook de ce monde, trop souvent démonisés par les médias, accaparent tout l’espace mental collectif. Difficile de tenir une réflexion articulée sur la présence numérique des gens, sinon par ses ratés : conditions pathologiques de dépendance au web, Facebook comme vecteur de violence psychologique entre jeunes, prédateurs sexuels, au mieux commence-t-on à envisager la gestion de l’héritage numérique de personnes décédées…

La construction de soi, le développement en ligne d’une facette professionnelle, l’économie de l’attention et le recentrement des médias sociaux autour d’un meilleur modelage des visages de soi présentés au monde demeurent les parents pauvres de la réflexion. À peine entame-t-on le lent processus d’intégration de modules de digital literacy dans les cursus académiques. Paradoxalement, cette réflexion avancera en raison des dérapes (para-)juridiques… Triste, mais au moins efficace…

L’entrée du livre numérique dans le paysage culturel fait encore abstraction des usages concrets des livres. Le livre continue d’être considéré comme une pratique unique, avec des configurations statiques et une seule conception de la lecture. Et c’est le modèle du roman qui l’emporte (il faudrait revenir sur ce que ça représente, symboliquement parlant). ePub, pdf et livres-applications sont modelés en fonction de cette lecture continue, balisée par les chapitres (qui sont des repères plutôt que de réelles sections) et où l’on n’a pas à s’y retrouver autrement que par les fonctions de signets (proposées à l’interne par les logiciels de lecture). Conception bien étroite de cet objet polymorphe…

Comment inscrire la poésie sous format ePub ? Comment arriver à gérer facilement (côté éditeur) les tableaux et nombreuses notes en bas de page des ouvrages scientifiques dans un ePub ? Quel protocole de citation utiliser (ou inventer!) pour les ouvrages à recomposition paginale (sous format ePub) ? [Amazon aurait avancé de ce côté sur le Kindle, mais suivant le principe du livre homothétique : la page indiquée est celle de la version papier.] Que dire des manuels destinés au monde scolaire ?

Sur ce point, enfin, émerge de nouveau la question de la saisie de notre bibliothèque numérique. Des pdf sur nos portables, des ePubs dans huit logiciels différents sur iPad ou autres tablettes, des livres en ligne ou des livres-applications. Comment s’y retrouver, avec la croissance phénoménale de la disponbilité des livres numériques ? Les usages des livres dépassent la simple représentation sur pseudo-tablettes de bois des icônes de livres (ah nostalgie). Il faut pouvoir s’y retrouver — et tout mettre en local, ou à l’inverse tout mettre dans les nuages, ne réussit pas à résoudre cette difficulté. Et cette difficulté jouera profondément sur l’adoption réelle d’usages de lecture numérique, au-delà du caractère séduisant des supports technologiques proposés.

La littérature numérique se définit de plus en plus comme la jonction de deux courants : l’expérimentation associée à la littérature hypermédiatique et la conversion numérique de la littérature conventionnelle. Si les premières œuvres de littérature en contexte numérique tablaient résolument sur la différence médiatique (hypertextualité, intégration de matériaux graphiques, audio et vidéo), leur progression actuelle tend pourtant à revenir à une approche plus texto-centrée (ce qui n’empêche pas, signalons-le, le développement de pratiques artistiques hypermédiatiques où l’hybridité entre arts visuels, vidéo et texte est fondamentale). La réception soit mauvaise soit rarissime de cette production a semble-t-il conduit certains créateurs à revenir dans le giron littéraire, replaçant la réflexion sur les possibilités du texte dans un horizon d’attente qui ne soit pas complètement à construire. À l’inverse, la transposition d’œuvres littéraires sur support numérique et la création littéraire en contexte numérique (blogs, wikis, publication directement numérique) ont lentement assimilé les possibilités technologiques.

Résultante : des œuvres comme Accident de personne de Guillaume Vissac. Celle-ci est constituée de courtes descriptions de personnes ou de situations, liées à une circonstance du réel (ces « accidents de personne », autant de tentatives de suicide dans les transports en commun en France). Pourtant, il y a une forte proximité avec des expérimentations antérieures (253 de Geoff Ryman), par les hyperliens entre les descriptions ; la technologie est sous-jacente, par la version 1 de l’œuvre envoyée par Twitter (ses 140 caractères) et ces liens omniprésents. La dimension littéraire est patente : force d’évocation du langage, caractère imagé de la prose en raison de sa concision, anaphore structurant les fragments… L’œuvre manifeste l’intégration transparente de procédés technologiques, refusant de faire de la présence de ceux-ci une démonstration explicite.

Il est difficile d’imaginer comment se stabilisera cette négociation entre le texte et sa technique ; probablement bougera-t-elle constamment, la littérature refusant certaines innovations pour ensuite les faire entrer par la porte de côté. Peut-être y a-t-il là la prémisse d’une compréhension plus fine, moins techniciste, de la culture en contexte numérique : la relation de refus puis d’acceptation, constamment réitérée, schématisant bien les transformations observables dans le champ littéraire (ou artistique) — sorte de poétique de la saccade.

Évidemment, cet état des lieux, bien parcellaire, l’est encore davantage par le regard que je décide de porter sur le monde de l’édition, du livre et de la littérature en contexte numérique. À l’heure de cette frénésie pour ce qu’on appelle (de façon contestée) la curation, ces regards singuliers importent encore plus qu’auparavant, en autant que ces singularités se conjuguent au pluriel de leurs manifestations. À vous la parole…

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Bibliothèque numérique : référencer… quoi ?

Réflexion en cours sur la façon d’articuler une bibliothèque numérique (ici, ). Tentative de trouver une nouvelle façon de référencer les documents, d’éviter les protocoles extérieurs (DOI), de ne pas se perdre dans la multiplicité des formats (papier/ISBN, numérique/epub-html-xml-pdf-doc-pff!).

N’ai pas trouvé de réponse. (Pas encore ?)

Quelques explications supplémentaires. Mon intérêt pour Zotero est fragilisé par la difficulté de renseigner tous les champs, par son (actuel) confinement à Firefox, par une interface qui me semble toujours trop directement héritée des Endnote de ce monde (quelle horreur). Mon problème : comment gérer à la fois des pdf d’articles, des epubs d’œuvres, des scans maison d’articles et de chapitres de collectifs, des pdf d’entrées de blog, des documents transmis par des collègues, le tout sur plusieurs plateformes (tablettes, portables, nuages) ? Quel mode de référencement permettrait de ne pas alourdir la gestion (pas question de tout coter à la Dewey !) tout en tenant compte des nouveaux modes de lecture, des éparpillements sur plusieurs appareils ?

Cette problématique m’a conduit à tenter de sérier les paramètres de référencement en contexte numérique. Point de départ (point de référence) : le fichier informatique. Comment le référence-t-on, de la façon la plus simple ? On donne son titre de fichier, son type (pdf, doc, epub, odt, xls…) et son emplacement (où se trouve-t-il, sur quel volume, à quelle hiérarchie ?). Ainsi référencé, le fichier peut être parfaitement désigné dans le monde informatique : pas d’erreur entre deux entités portant le même nom mais pas la même extension (.doc vs .pdf, fichier simple vs dossier, etc.) ; identité basée sur le titre ; possibilité de confusion limitée à l’emplacement où il se trouve (le path indiquant clairement une autre variable d’identité : dans le dossier X, dans le sous-dossier Y). Petite synthèse partielle :

Cette préoccupation de localisation et d’identité est toutefois propre à une logique informatique. Si l’on tente de restreindre plus spécifiquement à un document numérique, perçu comme modalité de transmission d’un contenu, peut-on en arriver à une lecture différente de ces paramètres ? Inspiration, pour ce déplacement, de l’article d’Hubert Guillaud sur « L’industrialisation numérique », mais en particulier le commentaire de Karl Dubost qu’Hubert reprend dans son article :

Le format est un conteneur du texte. La capacité à modifier ces documents, à l’interactivité, etc. ne dépend pas du conteneur, mais du moteur de rendu (navigateur, logiciel client, etc.) Que le texte soit en XML, en html, en DB, en texte seul, importe peu.

Le fichier n’est pas intéressant en lui-même ; l’intérêt est porté sur l’expérience du fichier. De la sorte, pour l’utilisateur lambda, le référencement est possible par ce qu’il perçoit. Non pas un titre de fichier mais un titre affiché. Non pas un type de fichier (qui est donc un « conteneur ») mais le cadre dans lequel le document est intégré / objet d’un processus d’affichage (le « moteur de rendu »). L’emplacement exact du fichier importe peu, c’est la logique développée par toutes les applications de bibliothèque qui a préséance (sur OS X, pour ne prendre que cet exemple : on se moque où sont rangées nos photos classées dans iPhoto, on perd de vue où sont stockées les pièces musicales gérées par iTunes). Ce qui prend de l’importance, me semble-t-il, c’est la temporalité de l’expérience : ce cadre de lecture associé à un moment donné. Sans trop savoir comment l’app Kindle gère les lectures des œuvres qu’elle supporte, on peut prétendre que c’est la combinaison d’un paramètre spatial interne (à quelle page) et d’un paramètre temporel (à quel moment), pour synchroniser les lectures et s’assurer que le lecteur retrouve l’espace-temps de sa dernière lecture.

Depuis l’expérience de lecture du document numérique, les paramètres déterminants semblent bien différents des logiques hiérarchiques et binaires du filesystem-type en informatique.

Il n’en reste pas moins qu’aux yeux de tout un chacun (je peux servir d’échantillon) il y a une distance entre ce qui est affiché (donc tous les artifices de l’affichage : mise en page, typo, graphisme, fonctions annexes) et le contenu pour ce qu’il est, le texte lui-même. En ce sens, il existerait une troisième incarnation possible, plus minimale que le document numérique et le fichier informatique. Y a-t-il possibilité de s’y référer également ? L’identité reposerait ainsi sur le titre du texte, tel qu’il figure dans le texte même. Le type renverrait à la syntaxe du texte : à la fois la syntaxe déterminée par un code linguistique et la mise en ordre du texte (disposition recueillistique, assemblage des chapitres ou des fragments) ; à la fois la nature de cette organisation et sa qualité (style, richesse, réussite). Le référencement hiérarchique ou temporel, dans cette troisième incarnation, ne peut être autre que le code lui-même, l’écriture du texte : lorsqu’on se reporte au texte lui-même et que son encodage importe peu, c’est la lettre qui nous importe — d’où ces requêtes pour une séquence exacte de lettres et de mots, inscrites entre guillemets dans notre moteur de recherche favori. L’identité du texte réside dans cette combinaison unique de caractères, de ponctuation et d’espaces, comme Borges l’avait bien pressenti dans sa « Bibliothèque de Babel ».

Ainsi placées, ces incarnations se démarquent par leur relation plus ou moins étroite avec le support, avec le code, avec l’interface. Le fichier informatique semble se cantonner à la stabilité d’une relation contenu-contenant : on pourrait décrire celle-ci comme une incarnation donnée. Par opposition, le document numérique serait toujours inscrit dans une expérience, d’où cette temporalité et la possibilité de couches de sens superposées mais singulières (les annotations, principalement) ; la relation serait celle d’une occurrence. En revanche, revenir à la lettre du texte, c’est révéler sa nature d’artefact (une relation immanente ?), où la dimension construite, produite du texte se donne comme principale caractéristique (comme dénominateur commun en regard d’autres textes).

Les fondamentalistes informatiques diront que le filesystem a toujours préséance (même s’il est dissimulé) ; les littéraires diront que le texte importe plus que ses incarnations ; les fervents de culture numérique prôneront une mise en valeur de l’expérience numérique. Positions irréconciliables ? Sûrement pas, parce qu’elles parlent des facettes d’une expérience complexe et en décrivent les visages multiples mais complémentaires.

Reste à imaginer comment construire sa bibliothèque — en restreignant à un mode d’incarnation ? en documentant les trois visages à la fois ? Les usages varient sûrement d’une discipline à l’autre, d’un usage à l’autre… Mais les trois modes d’accès doivent pouvoir cohabiter.

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